[Quadricentenaire] 28 Décembre 1619 Naissance d’Antoine Furetière

Antoine Furetière est né, il y a exactement quatre-cents ans le 28 Décembre 1619 de la veuve d’un apothicaire, remariée avec le clerc d’un conseiller.

Tallemant-des-Réaux relate une anecdote qui serait à la source de la vocation future d’Antoine Furetière… Ce dernier alors qu’il était un jeune enfant, demandait de l’argent à son père pour s’acheter un livre… Au lieu céder à son désir, son père lui aurait demandé s’il avait déjà appris et s’il connaissait par cœur le dernier livre qu’il lui avait offert. Or ce livre était un dictionnaire… On peut en déduire que ce « clerc de conseiller » n’était donc pas un grand lettré, mais on peut aussi y voir une des raisons du destin de lexicographe auquel s’est voué (jusqu’à risquer la disgrâce) Antoine Furetière…

Il fit preuve très tôt d’une vive curiosité intellectuelle en étudiant le droit et les langues orientales puis il acheta une charge de procureur fiscal qu’il revendit pour devenir ecclésiastique. On connaît mal sa biographie car, souligne Francis Wey in Antoine Furetière, sa vie, ses œuvres, ses démêlés avec l’Académie Française in « Revue contemporaine » de Juin 1852 (disponible sur Gallica BnF): « La vie de ce malheureux écrivain n’a été publiée que par ses adversaires, et lorsqu’il était hors d’état de se défendre ; de sorte qu’il est difficile de réédifier cette biographie à l’aide de documents contradictoires. Bayle est à peu près muet lui-même sur ce qui concerne ce sujet obscur. Quoiqu’il en soit, Furetière fut pourvu de l’abbaye de Chalivoy, au diocèse de Bourges. Dès lors il se consacra presque exclusivement aux lettres»

Tallemant-des-Réaux le dépeint comme un être modeste : « Il ne louait jamais les autres ; mais aussi ne paraissait pas entêté de ses ouvrages. Ses manières n’étaient ni douces, ni arrogantes. » et Francis Wey qui cite ce portrait en conclut : « Ce n’est point là le portrait d’un homme d’intrigues ni un courtisan ; mais plutôt un philosophe bourru, se résignant à se suffire. »

Comme de nombreux lettrés de son époque, il a commencé à écrire à partir du latin. On peut trouver sous sa plume une Aeneide travestie, d’après Virgile publiée en 1649 (disponible ici sur Gallica BnF).

Furetière a d’abord été poète (son premier recueil de poésie a été publié en 1655). Francis Wey décrit dans les termes suivant son activité de poète « Ainsi que la plupart des auteurs de son temps, Furetière eut la prétention de joûter à toutes les armes ; en d’autres termes, de se signaler dans tous les genres de poésie […] Satire, épigrammes, stances, madrigaux, épitaphes, chansons, énigmes, épitres, sonnets, élégies, Furetière a subi toutes les épreuves, et il a honnêtement réussi dans divers exercices. »

On sait par ses vers qu’il avait été amoureux d’une femme qui avait épousé quelqu’un d’autre :

« Si vous m’aimez encor ce m’est assez de gloire,

« De pouvoir quelquefois vivre en votre mémoire :

« Si dans quelque moment de votre heureux loisir

« Vous prononcez mon nom en jetant un soupir ;

« Et je suis heureux, si dans votre retraite

« Quelque reste d’amour me plaint et me regrette. »

Ses poésies ont eu un certain succès puisqu’elles ont fait l’objet de quatre éditions, mais elles ont été ensuite bien oubliées. On peut trouver une édition de ces Poésies diverses du Sieur Furetière imprimées en 1659 (disponible sur Gallica BnF).

Il a ensuite publié « La Nouvelle allégorique » (disponible sur Gallica BnF),

Furetière décrit dans cet ouvrage une amusante bataille de rhétorique autour de la «Forteresse Académie»: « La Sérenissime Princesse R H E T O RIQ V E regnoit pacifiquemnt depuis plusieurs siecles ,& son gouvernement étoit sï doux qu’on luy obeissoit sans contrainte… »

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Académie « Conseil Souverain de la Sérénissime Princesse Rhétorique » (extrait de la Nouvelle Allégorique par Antoine Furetière (document Gallica BnF).

Un poème satirique : «Le Voyage de Mercure »

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(disponible sur Gallica BnF) .

Antoine Furetière a également publié un recueil de « Fables morales » (disponible sur Gallica BnF) dans lequel, précise Francis Wey, il se livre à un éloge de Jean de La Fontaine : « Certes, il n’y a personne qui ait fait, aux Fables des anciens, tant d’honneur que monsieur de La Fontaine, par la nouvelle et excellente traduction qu’il en a faite : dont le style naïf et marotique est tout à fait inimitable, et joute de grandes beautés aux originaux. La France lui doit encore cette obligation, d’avoir non-seulement choisi les meilleures fables d’OEsope et de Phèdre, mais encore d’avoir recueilli celles qui étaient éparses.» (Les épisodes ultérieurs de la vie de Furetière et notamment sa querelle avec l’Académie à la suite de son projet de dictionnaire feront qu’il finira par se fâcher avec Jean de La Fontaine).

Dans ses fables Furetière prend notamment la défense des pauvres infortunés contre les riches et les puissants :

Les Mouches et le Cheval. 

Cent mouches s’étoient attachées 

Sur un bidet infortuné, 

Qui maigre, sec et décharné 

N’avait point de côtes cachées. 

Il s’en plaignait fort dolemment, 

Et leur disoit : — Mesdemoiselles, 

Pourquoi m’ètes-vous si cruelles, 

De me sucer incessamment? 

Loin de vivre aux dépens d’une méchante rosse, 

Vous auriez mieux dîné si vous aviez mordu 

Ces chevaux potelés qui parent un carrosse, 

Et qui souvent meurent de gras-fondu. 

— Ah! répond une fine mouche, 

Ces harnois de toutes façons, 

Ces grands crins, ces caparaçons, 

Ne permettent pas qu’on les touche. 

Pour vivre donc en sûreté,

Il faut, lorsque la faim nous presse, 

Nous ruer sur la pauvreté, 

Et lui sucer le peu qu’elle a de graisse. 

Ainsi par les sergens est le peuple mangé, 

Tandis qu’en sa maison ils trouvent de quoi prendre: 

Mais le riche en est déchargé 

Parce qu’il sait bien s’en défendre. »

Il a enfin publié en 1666 un « Roman bourgeois » (disponible sur Gallica BnF) dont Francis Wey écrit :

« Pour résumer, le Roman bourgeois n’est, à proprement parler, ni une histoire suivie, ni un récit d’étranges aventures, ni la peinture d’une passion. […] Mais ce livre est un fort curieux monument des usages, des coutumes, des habitudes, du langage et du genre de vie des bourgeois de Paris au milieu du XVIIe siècle. Pour l’écrivain, pour l’auteur comique et le philologue, c’est un document des plus rares et des plus complets. »

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En 1662 Antoine Furetière est élu à l’Académie Française et il se passionne pour le travail de lexicographe à un tel point qu’il décide de publier son propre dictionnaire. Il publie en 1684 un premier fragment du dictionnaire qui allait causer le début d’un long conflit (porté devant les tribunaux) entre l’Académie Française et lui. Le titre de ce dictionnaire est à lui seul le programme d’un formidable labeur à venir :

« ESSAIS D’UN DICTIONNAIRE UNIVERSEL, CONTENANT GÉNÉRALEMENT TOUS LES MOTS FRANÇOIS, TANT VIEUX QUE MODERNES, et les termes de toutes les sciences et des arts, SÇAVOIR :

« La philosophie, logique et physique;

» La médecine ou anatomie, pathologie, thérapeutique, chirurgie,
» pharmacopée, chimie, botanique, ou l’histoire naturelle des plan-
» tes, et celle des animaux, minéraux, métaux et pierreries, et les
» noms des drogues artificielles;

» La jurisprudence civile et canonique, féodale et municipale, et
» surtout celle des ordonnances;

» Les mathématiques, la géométrie, l’arithmétique et l’algèbre;

» La trigonométrie, géodésie, ou l’arpentage, et les sections coniques;

» L’astronomie, l’astrologie, la gnomonique, la géographie;

» La musique, tant en théorie qu’en pratique, les instruments à vent et à cordes;

» L’optique, catoptrique, dioptrique et perspective ;
» L’architecture civile et militaire, la pyrotechnie, tactique et statique ;

» Les arts, la rhétorique, la poésie, la grammaire, la peinture, la sculpture, etc.

» La marine, le manège, l’art de faire des armes, le blason, la vénerie, fauconnerie, pesche, l’agriculture ou maison rustique, et la plupart des arts méchaniques ;

» Plusieurs termes de relations d’Orient :et d’Occident, la qualité
» des poids, mesures et monnoyes;

» Les étimologies des mots, l’invention des choses, et l’origine de
» plusieurs proverbes, et leurs relations avec ceux des autres langues;

» Et enfin, les noms des auteurs qui ont traité des matières qui re-
» gardent les mots, expliqués avec quelques histoires, curiosités naturelles, et sentences morales qui seront rapportées pour donner des
» exemples de phrases et de constructions.

» Le tout extrait des plus excellents auteurs anciens et modernes.

» RECUEILLI ET COMPILÉ

» Par Messire ANTOINE FURETIÈRE, abbé de Chalivoy, de l’Académie françoise. »

L’Académie Française mise en face de ce projet décide (par la voix de ses treize plus virulents défenseurs) d’interdire à Furetière de publier son dictionnaire en prétextant que cette compagnie était la seule à avoir le privilège de publier un tel dictionnaire.

« A quoi l’abbé [Furetière] répond qu’il lui a été impossible de faire prévaloir ses doctrines, et d’amener ses confrères à adopter le plan conçu par lui. Ces messieurs, restreignant la liste des mots aux termes usités dans les poemes, les tragédies et la haute éloquence, avaient systématiquement écarté les mots trop vieux et les mots trop jeunes, les termes relatifs aux arts, aux sciences, aux divers métiers ; en outre, ils n’admettaient ni citations d’auteurs, ni étymologies. Vainement, avait-il essayé de glisser quelques mots essentiels ou de présenter certaines acceptions peu connues des vocables admis : sa voix avait été couverte par de bruyantes imprécations, il avait eu une foule de querelles et avait été accablé d’injures pour les moindres corrections proposées. » (Francis Wey).

La confection de ce dictionnaire dut occasionner à Antoine Furetière un travail considérable et inlassable. Un signe qui ne trompe pas invite à le penser. À l’occasion de la définition du mot «Monstrueux» il évoque précisément ce travail de fabrication d’un dictionnaire:

«MONSTRUEUX, se dit figurément en Morale. C’est un travail monstrueux de vouloir entreprendre d’achever un Dictionnaire. Cet homme a une vivacité d’esprit, une memoire monstrueuse, prodigieuse.»

La tentative d’Antoine Furetière eut toutefois un certain succès car elle avait permis de passer outre à la lenteur que l’Académie mettait à constituer son dictionnaire. Antoine Furetière en agissant ainsi répondait aux critiques que les contemporains adressaient au dictionnaire de l’Académie à l’instar de Gilles Ménage qui écrivait :

« Or, nos chers maîtres du langage,

» Vous savez qu’on ne fixe point 

» Les langues en un même point 

……………………………………….

» Nous joignons à cette raison

» Que toujours vostre critique 

» Décriant quelque mot antique 

» Et des meilleurs et des plus beaux, 

» Sans qu’elle en fasse de nouveaux, 

» On seroit, ô malheur insigne! 

» Réduit à se parler par signes »

Antoine Furetière raconte qu’ « après avoir, pendant trois vacations, fait la définition du mot oreille, on en employa deux autres à la corriger, et l’on trouva à la fin que l’oreille est l’organe de l’ouïe. Cette définition coûte deux cents francs au roi. Richelet et Monet l’avaient fournie à meilleur marché dans les mêmes termes. Quelque temps auparavant, on avait discuté cinq semaines pour savoir si la lettre A était une voyelle ou un substantif; si bien que l’une des lumières de l’Académie, Patru, scandalisé d’une telle perte de temps, s’absenta dès lors des séances. »

Face aux lentes délibérations de l’Académie Française, Furetière s’est donc efforcé de faire sentir cette vérité, qu’un seul homme érudit est plus apte à faire un dictionnaire qu’une compagnie se rangeant à l’avis d’une majorité de gens dénués d’érudition » (Francis Wey).

Le 22 Janvier 1685, les treize académiciens les plus hostiles à Antoine Furetière prononcèrent son exclusion de l’académie. À la suite de cette exclusion, les esprits se divisèrent en satires virulentes, et nombreux furent les partisans de Furetière. En témoigne par exemple cette satire s’adressant à Racine :

« L’Académie ayant frustré Ménage
» De l’espoir d’ètre de son corps
» Parce que son savoir lui donnait de l’ombrage,
» A fait ensuite ses efforts
» Pour en chasser l’auteur d’un beau Dictionnaire :
» Racine, prenez garde à vous !
» Vous haranguez si bien, au jugement de tous,
» Qu’on ne vous y verra plus guère…
»

Antoine Furetière se défendit par la diffusion de trois « factum » d’une argumentation virulente et féroce contre l’académie. Il alla sans doute trop loin dans son attaque et commis une faute. On les trouve édité en deux tomes dans les collections Gallica BnF)

Antoine Furetière Factum Tome I (document Gallica BnF)

Antoine Furetière Factum Tome 2 (document Gallica BnF) 

« Cette faute emporta sa peine : bien que l’abbé eût raison, bien qu’on l’eût calomnié, Louis XIV, doué d’un excellent esprit, le laissa mourir (1688) sans lui rendre justice, car Furetière avait amené les choses à un tel point, qu’il avait placé ce prince dans le dilemme fâcheux de sacrifier complètement, ou l’Académie dont il était le protecteur, ou Furetière. Le roi se contenta de ne point permettre que le banni fut remplacé de son vivant; mais il ne condescendit point, en rendant à Furetière son privilège, à autoriser de son nom les diatribes de cet écrivain. C’est ainsi qu’il fut puni à son tour. » (Francis Wey).

La postérité donna toutefois raison à Antoine Furetière et son Dictionnaire fut un succès de librairie lors de son édition de 1690.

Antoine Furetière Dictionnaire Universel  (édition 1690)Tome 1 (document Gallica BnF) 

Antoine Furetière Dictionnaire Universel (édition 1690) Tome 2 (document Gallica BnF) 

 

Antoine Furetière eut également un autre succès posthume important avec un ouvrage publié anonymement mais qu’on lui attribue généralement. Il s’agit des «Essais de lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours sur l’art épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la langue françoise, oeuvre posthume de Monsieur l’abé***, de l’Académie françoise» (disponible sur Gallica BnF).

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Document Gallica BnF

Cet article a été rédigé en grande partie grâce à l’article de Francis Wey, Antoine Furetière, sa vie, ses œuvres, ses démêlés avec l’Académie Française in « Revue contemporaine » de Juin 1852 (disponible sur Gallica BnF).

Liens à consulter pour en savoir plus:

Notice sur Antoine Furetière sur Data.BnF.fr (cliquez ici)

Vous trouverez sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) une bibliographie très complète consacrée à Antoine Furetière (cliquez ici).

Notice présentant Antoine Furetière sur le site de l’Académie Française (cliquez ici).

Site internet « Furetière.eu » consacré entièrement au Dictionnaire Universel de Furetière (édition de 1690), très pratique pour son moteur de recherche (cliquez ici).

Développement consacrés à Furetière dans  Histoire de la littérature française illustrée. Tome 1 / publiée sous la direction de MM. Joseph Bédier,… et Paul Hazard, (document Gallica BnF cliquez ici).

Si vous avez pris plaisir à la lecture de ces lignes, peut-être serez-vous également intéressés par mes livres (cliquez ici) ou par les ateliers d’écriture que j’anime (cliquez là).

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