Du verbe « Charlater »

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En France on aime polémiquer sur les questions d’orthographe. Chacun adore démontrer à autrui qu’il parle une langue incorrecte, chacun cherche à prouver qu’il sait mieux que quiconque arpenter les ténébreux labyrinthes de la grammaire française, qu’il sait mieux qu’autrui pratiquer la correction du beau langage. Écrire et parler en bon français est devenu un sport national. Désigner à la moquerie des foules celui qui s’est égaré dans la faute d’orthographe ou de grammaire est presque devenue une discipline olympique, un jeu, un combat. Chaque génération aime à prouver à la suivante que la pratique de la langue décline dans la jeunesse et qu’elle s’emmêle dans une grammaire approximative. Quand un journal publie une coquille, il n’est pas rare que cela devienne l’objet d’un débat vif et acharné permettant aux preux chevaliers de la belle raison, du beau langage et de la juste science d’abattre à coups de Bescherelle le chevalier félon du camp adverse.

L’occasion d’une telle polémique inflammable aurait sans doute pu naître aujourd’hui à partir d’un article du Figaro consacré au Docteur Raoult de l’I.H.U. de Marseille auditionné par une commission parlementaire ce Mercredi 24 Juin. Voici ce qu’on peut lire dans cet article: Figaro 24 Juin 2020)

Vous avez bien lu. Il est écrit « Charlatant » au lieu du « Charlatan » habituel que votre dictionnaire annonce comme étant l’orthographe correcte, celle qui vous a peut-être permis un jour d’avoir un 10 sur 10 en dictée. Ce surprenant « T » vilainement ajouté serait-il une horrible faute de grammaire qui mériterait de susciter un tapage symphonique sur les réseaux sociaux, une de ces discussions âpres fondées sur le fait que Le Figaro emploierait comme correcteurs des stagiaires dysorthographiques pour écorner l’image du docteur Raoult? Cet épouvantable « T » écorchant le regard des amoureux de l’orthographe n’est-il pas l’occasion offerte de se mobiliser en masse pour défendre la belle langue de Molière traitreusement agressée?

Il est parfois bon de ne pas être trop sanguin et de ne pas s’enflammer trop rapidement. Ce « charlatant » d’apparence douteuse pourrait bien s’avérer ne pas être du tout une faute mais bien au contraire le signe d’une connaissance fine de tous les méandres subtils d’une langue qui pour être celle de Molière est aussi celle de Ronsard et de bien d’autres: de vous, de moi et de bien d’autres bavards oubliés. « Charlatant » n’est que le participe présent du verbe « Charlater« , un vieux verbe oublié mais pas complètement par tout le monde. Une simple exploration des riches ressources des collections numériques de Gallica BnF va nous en apporter quelques illustrations. Ce verbe, bien que peu courant, est d’un usage ancien.

Ferdinand Brunot le mentionne dans sa fameuse Histoire de la langue française des origines à 1900 dans le volume consacré à la formation de la langue classique (1600 – 1660). Charlater est cité par ce grand historien de la langue, dans une liste de « mots qui vieillissent et sortent de l’usage sans être condamnés par aucun théoricien à ma connaissance. »Histoire_de_la_langue_française_[...]Brunot_Ferdinand_bpt6k58392786_170

On trouve la définition de ce verbe dans le Dictionnaire historique de l’ancien françois, ou Glossaire de l’ancien langage françois, ou Glossaire de la langue françoise depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV » par Léopold Favre (1817-1891).

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Pierre Borel (1620-1671) ne cite qu’en passant, le verbe « charlater » dans son « Trésor et antiquitez gauloises et françoises réduites par ordre alphabétique… » (1655). Il le fait à propos du verbe « Abriconer » :

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Philibert Monet (1569-1643) dans son « Abrégé du parallèle des langues françoise et latine repporté au plus près de leurs propriétez » (1637) consacre un article au verbe « charlater » Abrégé_du_parallèle_des_langues_[...]Monet_Philibert_bpt6k58494874_208

Ce même Phillbert Monet citait le verbe « charlater » dans son « invantaire des deus langues françoise et latine, assorti de plus utiles curiositez de l’un et de l’autre idiome » (1635)Invantaire_des_deus_langues_françoise_[...]Monet_Philibert_bpt6k5851099r_215

 

Enfin pour ne pas qu’on nous accuse de ne citer que des amateurs de curiosités, citons un amateur d’élégances lexicale: François-Antoine Pomey (1618-1673) consacre un article au verbe « charlater » dans « Le Dictionnaire royal augmenté de nouveau, et enrichi d’un grand nombre d’expression élégantes… Dernière édition, nouvellement augmentée de la plus grande partie des termes de tous les arts. » (1716). Il le donne comme synonyme d’enjôler.Le_Dictionnaire_royal_augmenté_de_[...]Pomey_François-Antoine_bpt6k96365651_181

Ce verbe est toutefois, nous devons l’admettre, d’un usage fort peu courant dans les ouvrages imprimés. En sondant les collections numériques de Gallica BnF je n’ai trouvé son usage que dans un texte extrait du volume 6 des « Variétés historiques et littéraires : recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers » revue et annotées par Édouard Fournier (1819-1880). Il s’agit d’un conte intitulé « Le Pont-Breton des Procureurs dédié aux clercs du Palais » celui que Ferdinand Brunot citait (voir plus haut). Ce conte débute par ces mots : « Déjà les ténèbres descendaient le grand galop des montagnes, et déjà ma plume s’alentissait si fort que le cageoleur babil d’un procureur, dictant à un sien copiste, m’était très ennuyeux… » Il y est question d’un « demeurant rue de La Harpe qui sait si bien charlater que souvent il fait croire à de jeunes barbes qu’il a bien rencontré ». Edouard Fournier explique en note qu’il ne connaît pas d’autre usage de ce mot charlater. Il pense que son étymologie est italienne:

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En ce qui concerne l’usage du verbe charlater au participe présent en tant que substantif, j’en ai trouvé un usage intéressant dans un article du 24 Décembre 1882 du journal L’avenir d’Arcachon : organe des intérêts politiques, industriels et maritime de la contrée. L’article est consacré à l’invention de la marionnette par l’inventeur nommé Marion. L’auteur explique d’abord qu’en 1868, un charlatan, fort expert en son art, montra à Paris les premiers pantins en bois que l’on eut vus en France. L’article se termine par ces mots.

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À noter toutefois qu’Antoine Furetière ignore l’usage du verbe « charlater » et donc du participe présent charlatant… Il connaît en revanche le substantif Charlatan et le verbe charlataner.

L’article très bien fait du CNRTL (Centre National de Ressouces Textuelles et Lexicales), permet de faire le point sur le substantif Charlatan. On apprend notamment dans cet article que Marcel Proust avait utilisé le substantif féminin « charlatante », dérivé du verbe charlater, dans son roman « La Prisonnière » (page 365 de l’édition de 1922). Bien qu’opposée à Antoine Furetière, l’Académie Française n’a pas retenu ce verbe devenu désormais désuet ou rare. Grâce au « Dictionnaire royal augmenté de nouveau, et enrichi d’un grand nombre d’expression élégantes… Dernière édition, nouvellement augmentée de la plus grande partie des termes de tous les arts. » de 1710, il a continué à vivre dans notre langue vivante, La Prisonnière de Marcel Proust en témoigne pour 1922, Le Figaro dans son édition numérique du 24 Juin 2020  en témoigne pour aujourd’hui...

Afin de prouver que ce vocable est bel et bien vivant en 2020 et qu’il est même poétique, j’ai écrit le Jeudi 25 Juin 2020, un rondeau intitulé IL CHARLATE.

À propos de Charlatans… …je ne saurais que trop vous conseiller de lire l’article que j’ai consacré à Thomas Sonnet (cliquez ici). Je vous rappelle que cet auteur a écrit une Satyre contre les charlatans et pseudomédecins empyriques publiée en 1610  et il écrivait ce mot sans mettre un « T » à la fin du mot. Une langue qui vit est une langue qui accepte de se diversifier.

Une réflexion sur “Du verbe « Charlater »

  1. Pingback: Triacleur – pierre thiry

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