Triacleur

Si vous avez lu mon précédent article, vous vous rappelez peut-être que, dans son « Abrégé du parallèle des langues françoise et latine repporté au plus près de leurs propriétez » (1637), Philibert Monet (1569-1643) définissait le verbe « charlater » par ces termes : « faire un train de triacleur… ».

Ce terme de Triacleur n’étant plus guère en usage aujourd’hui, on va essayer dans cet article d’éclairer ce qu’il signifie, en explorant les ressources de Gallica BnF ainsi que quelques dictionnaires…

Dans son incontournable Dictionnaire universel Antoine Furetière (1690) définit le terme de Triacleur (substantif masculin), comme étant un « Saltimbanque, un charlatan qui vend en place publique ou sur un théâtre, de la thériaque, ou autres drogues vicieuses, après avoir amassé le peuple par ses bouffonneries. » Cette définition n’éclaire guère si on ignore ce qu’il faut entendre par Thériaque. Un autre dictionnaire, Le vocabulaire français du XVIe siècle, Deux mille mots peu connus signé Hugues Vaganay (1870-1936) définit le Triacleur comme un «porte-trompette» Le Dictionnaire de la langue romane du vieux français de François Lacombe (1768) le définit comme un «charlatan» ou un «praestigiator» (= illusionniste en italien). Quelle est cette Thériaque et pourquoi justifie-t-elle de jouer de la trompette, où de se livrer à des numéros d’illusionniste?

Le commerce de la thériaque était si mal vu au XVIIIe siècle que pour attaquer les jésuites, une estampe les représente sous le titre Au grand Magasins de Thériaque.

Sous la gravure on peut lire ces vers:

«Les voilà donc surpris, mais cet air patelin

«Trouvera des nigauds qui s’y laisseront prendre

«Ah France si tu les gardes en ton sein,

«Ils te déchireront, oses-tu les défendre?»

Quelle est donc cette Thériaque, si funeste qu’elle serait capable de détruire la France?

Dans son roman « Histoire de Gil Blas de Santillane » Alain-René Lesage (1668-1747) invente, pour se moquer de Voltaire, un auteur de théâtre imaginaire nommé Gabriel Triaquero. Sainte-Beuve, annotateur du roman, dans l’édition Garnier de 1864, explique : « Il n’y a jamais eu de poète espagnol qui s’appelât Triaquero. Ce n’est que pour attaquer Voltaire sous ce nom peu flatteur que Le Sage a conçu l’idée du chapitre qu’on va lire. Triaquero veut dire vendeur de Thériaque, en vieux français, triacleur, et en langage moderne, charlatan. »

Quelle est donc cette incroyable Thériaque si compromettante, qu’elle permet d’attaquer à la fois Voltaire et les Jésuites?

Il s’agit tout simplement d’un ancien médicament. Joseph Bernhard (1860-1935), pharmacien de première classe à Étrepagny dans l’Eure lui a consacré en 1893 un ouvrage entier intitulé «Les médicaments oubliés : La Thériaque, Étude historique et pharmacologique» (disponible ici dans les collections Gallica BnF).

Aux pages 88 et 89 de cet ouvrage Joseph Bernhard explique que dès le Moyen-âge des «les chroniques […] nous montrent les campagnes de France sillonnées par des rebouteux ambulants, charlatans de bas étages, promenant de bourgades en bourgades, leur empirisme effronté, et leurs «boëtes de triacle» [boîte de thériaque]. Ces colporteurs vendaient pour de la thériaque les drogues les plus dégoûtantes, et les mots triaclerie, triacleurs, devinrent d’un usage courant pour désigner une tromperie un falsification, une action malhonnête, digne d’un vendeur de thériaque; un fraudeur, un charlatan, un imposteur. Une farce: Le Pardonneur, le Triacleur et la Tavernière, datée du commencement du XVIe siècle met un en scène un de ces marchands de thériaque vagabonds…» (source Gallica BnF). Depuis le terme de Triacleur est devenu une sorte de quolibet, une injure, un terme suffisamment relevé cependant pour figurer dans Les Remarques de M. de Vaugelas sur la langue françoise, tome 3 (page 22). Claude-Favre de Vaugelas (1585-1681) précise qu’« Il faut dire Triacleur, qui vend de la thériaque, ou passe pour un Charlatan, & et non pas Theriaqueur. »

Mahturin Regnier (1573-1613 dans sa Satyre XIII intitulée « Macette ou l’hypocrisie déconcertée » évoquant l’hypocrisie des grands de la cour écrit :

« Tous ces beaux suffisants dont la cour est semée »

« Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée. »

Au XIXe siècle le terme de Triacleur était encore utilisé dans son sens argotique. Plusieurs paragraphes lui sont consacrés dans La grande bohême, histoire des royaumes d’Argot et de Thunes, du duché d’Égypte… : suivie d’un dictionnaire complet des diverses langues fourbesques et argotiques de l’Europe à toutes les époques (1850) page 211 (cliquez ici pour les lire sur Gallica BnF). On trouve quelques occurrences de ce terme dans la presse quotidienne de la fin du XIXe siècle.

Dans La Dépêche de Toulouse du 6 décembre 1888, Louis Braud affuble le général Boulanger du sobriquet de « triacleur » à l’occasion de son discours de Nevers (décembre 1888) : « comme celle du « triacleur » de la fin du seizième siècle, la drogue de M. Boulanger guérit de tous les maux. Il jure d’opérer les réformes sociales et promet du beurre aux classes laborieuses et surtout aux paysans. » (cliquez ici pour lire l’article sur Gallica BnF).

Voilà ce qu’on pouvait dire de ce vieux mot oublié qui mérite sans doute de réapparaître dans les dictionnaires d’aujourd’hui, surtout à l’heure où les débats médicaux inondent les médias à l’occasion de la pandémie de Covid-19.  Pour ma modeste part, j’ai tenté de le faire revivre en Juillet 2020, dans un rondeau intitulé Le Triacleur.

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s