Ici reposait, meurtre au monumental (un polar de Robert Vincent)

Chronique littéraire bénévole, signée Pierre Thiry

Ici reposait… Meurtre au Monumental de Robert Vincent est publié aux édition des Falaises

Dans « Ici reposait, meurtre au Monumental »

Vous croiserez une ravageuse Eurasienne

Qui a du chien, puis Flaubert morcelé, létal.

Dans « Ici reposait, meurtre au Monumental »

Vous ferez du tourisme départemental

En Seine-Maritime aux courbes diluviennes.

Dans « Ici reposait, meurtre au Monumental »

Vous croiserez une mystérieuse Eurasienne…

… … …

… Aux charmes ravageurs, donc Faidherbe, Étrela 

Ont le coup de foudre et soudain ça se complique.

Hannibal, Rouen, Duclair, puis les entrelacs

D’un caveau pleins d’horreur et Victor Étrela 

S’enfonce tout au fond du Havre, enquêteur las…

Georges Faidherbe le réveille et tout s’explique.

Ce caveau plein d’horreurs sombres, ces têtes-là…

Énigme et ripoux… fou dingue… et tout se complique…

… … …

Il y a de l’humour de l’horreur, du mystère,

Des méandres de suspens et d’aveuglement.

Georges Faidherbe inviterait maints commentaires…

Il y a de l’humour des amours du mystère,

La Seine-Maritime en devient planétaire.

Ce roman fuse et tourbillonne carrément.

À la foire, à Rouen… Flaubert… au cimetière…

C’est du Robert Vincent, un bougre bon roman… 

Au frais d’un chais d’ouvroir

Hommag[e] d’un scripturophilisant à La Disparition d[e] G[e]orges P[e]r[e]c

L’horizon du bouquin dont tout un chacun va ici causant (en pointant un son bluffant) suscita toujours l’admiration du scripturophilisant lipogrammatisant par son polarisant loisir. Il agit fulgurant pour qui sait ouïr. 

Dans la foison du bouquin nous lisons un fulgurant polar, aromatisant maints maux dûs aux disparus. Lu tout haut, puis tout bas, lu au jour, puis la nuit, puis par biais oscillant, lu dix fois puis dix fois vingt-six fois dix… Toujours il bondit fascinant, scintillant sur l’azur du public scrutant l’art bavard dont G.P. brossa ici un «chais d’ouvroir». Il brossa sans s’aigrir, rigolant aussi…

Il va fonçant, ouvrant, sciant nos gris brouillards jusqu’aux blancs, flous mais scintillants; blizzards qu’un analysant fin sait voir surgir, noir sur blanc, aux flancs du hasard.

Plus qu’un «chais d’ouvroir», il s’agit donc là d’un bouquin moult anoblissant pour l’art du plumitif arguant du frictionnant pour fictions à tiroirs. La structuration, la formalisation, la rumination ont ici (pour un public nanti du goût du polar palpitant) un ton imaginatif aux bonds admiratifs; un son aussi.

Un son dont l’art a l’air si vrai : ni fanfaron ni abrutissant. Un son dont l’art jaillit brillant, signifiant, aux admiratifs (nous nous y comptons). Il suffit d’accourir jusqu’au bout! Tout au long du roman soufflant son ouragan vif aux tissus qu’il trama d’un stylo rugissant au son innovant. Du roman aux traits polis, il alla polissant l’abrupt. Tir au but actif pour qui saura voir, ouïr ou saisir un flot vif aux instants flottants. 

Il bondit sciant, sifflant, chiffrant, scintillant, sanguin aux frais du roman. L’accumulation d’assassinats, la multiplication d’arts appris, l’obscur dissimulant la fin, tout au long du discours, vont (aiguisant la faim) imprimant plus d’un motif baroquisant vont bondissant, claudiquant jusqu’au bout du long polar à l’apport si brillant. Lu dix fois, là il vrombit. Auparavant il va gonflant son jabot dix fois plus, d’un air vain. Lu dix fois, alors il va ronronnant, bondissant film sans bavards, non plus gonflant son jabot, mais courant dans l’air frais, sportif, assoupli, multipliant son son furtif, inactif, jusqu’aux arts actifs.

Airs aux ponts d’un jazz swinguant, ils vont par motifs (nus mais trop vrais) offrant maints tours musicaux (aux frais accords) au bouquinant qui ira fouillant actif. Mais quand il apparaît, bouquin lu dix fois vingt-six fois par goût musard d’un Don Giovanni, gaillard, saisissant tout pour voir, sans tons vains, dix fois vingt six floraisons, plutôt qu’un dos non lu d’obscurs dix par « U » d’un aigri vain niais s’abrutissant, sans voir, idiot par hasard. Alors à la fin, il rugit aux raisons d’oraison sans rayons d’or…

Maints traits sont alors signifiants (pour qui a lu ainsi dix fois vingt six fois dix son bouquin) narrant la raison qui va ourdissant son polar non par poinçon du hasard, mais par un stylo où point l’art du fictif qui sait saisir un saisissant instinct sciant, ouvrant l’infini.. 

Ouvroir aux points tardifs, aux trous du motif, La Disparition franchira nos futurs palabrant. Nous avons ici dans nos mains un infini survol par vaux, par champs, par bris ou par cris, du dit ou du non dit. Son survol va du mot jusqu’aux panoramas, du dix jusqu’au vingt six, du vif jusqu’à l’inscrit languissant, rosissant, rougissant, mots disant maux. Ça va pulsant. Tout va bruissant. Tout va jusqu’à la fin, actif ou jaillissant, jamais tombal, mais toujours florissant. Parfois floral, tissant son action, brossant tout à trac du polar tordu d’où plus d’un bandit surgit, non sans hasard, d’un motif sur un tapis nous aimantant. 

Sans bruit ou dans un galopant brouhaha, ça court, ça va rythmant, bondissant jusqu’aux points finaux pour saisir chacun, sans jamais l’abrutir, mais parfois supprimant pour nous offrir un bond baroquisant.

La squaw aussi y va jouant sa part, causant par bons mots anglais bruissants aux multiplications sur l’infini d’un nadir… Aile aux plumitifs: «arts du riz à Nadir» grains qu’il faut voir blanc sur blanc…

Voilà un roman roboratif dont un stylo dansant, ponctuant a su fourbir plus d’un discours tintinnabulant, lustrant, astral. Il nous fournira un jour pourtant (nuançons nos propos) un futur flambant sans trop d’infinis philosophant pour nos non si vains brouillons jamais noircis.

L’omission d’un d’un rond imparfait muni d’un trait n’a ici qu’un apport fort minimal au plaisir vrai qui jaillit d’un art qui s’offre aussi parfait. Mais il a l’air d’avoir aux goûts du tant d’avant, autant à voir aux pans d’un futur à bâtir aux fruits d’arts clavardant…

Il rugit, furibard cramoisi, multipliant son sang, circulant sous son mugissant trait pur d’horizon bavard. L’art du roman aura-t-il dans un futur lointain un tissu prototypal aussi bruissant qu’ici, dans l’or brillant tantôt inscrit au grinçant humour d’un plus qu’artisan du polar à stylo fulgurant ? 

Fulgurant, il fut, mais trop tôt disparu…

Louis de Lesclache (1620-1671)

Les véritables règles de l’ortografe francèze par Louis de Lesclache Document Gallica BnF

Cet article est né d’une exploration des riches et belles collections numériques de Gallica BnF (Bibliothèque Nationale de France) que je vous invite à consulter (infinis sont les domaines que l’on peut y parcourir).

Parmi les personnages dont on a récemment oublié de fêter le quadricentenaire en 2020, il y en a un que l’on ne saurait passer sous silence, tant il reste actuel par une innovation qu’il a échoué à mettre en place, mais qui semble sans cesse refleurir dans les orthographes approximatives sur les réseaux sociaux… Il s’agit de Louis de L’Esclache (1620-1671). Ce personnage est propre à décrisper tous les débats sur l’orthographe française, ce détonateur à passions dans les débats franco-français… De Louis de Lesclache on ne sait pas grand chose. Il fut un philosophe à la mode. Antoine Furetière et La Bruyère ont parlé de lui, Molière aussi. On a écrit que le personnage de Louis de Lesclache aurait servi à Molière pour son personnage du Maître de Philosophie dans « Le Bourgeois Gentilhomme». Son nom est cependant rarement cité dans l’enceinte de l’Université. Il y a quelques raisons à cela. Précédant de quatre-cents ans Mai 68, Louis de Lesclasche avait tenté une « démocratisation » ou une «simplification» de l’écriture et de la grammaire qui marqua la fin de sa carrière de philosophe à la mode. Les grammairiens et les professeurs de langue française n’aiment pas qu’on les bouscule. Et pourtant, ne peut-on pas apprendre beaucoup en autorisant les audacieux à bousculer nos habitudes ? En l’espèce on peut hasarder que le système de Louis de Lesclache, bien que généreux dans ses objectifs, manquait peut-être un peu cohérence… 

Louis de Lesclache fut en son temps un philosophe, un conférencier en vogue à Paris. La bonne société soucieuse de se munir d’un verni de culture générale courait à ses conférences (en français) sur Aristote. Il fut longtemps lu par les gens pressés pour s’instruire de sa philosophie simplifiée en tableaux.

Antoine Furetière évoque Louis de L’Esclache dans sa Nouvelle allégorique ou, histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Eloquence.

La Reine Eloquence s’y souvient qu’elle a à sa cour un Officier nommé L’Esclache « qui étoit grand ami d’Aristote. » Dans une note en marge, Furetière précise que ce nommé L’Esclache « est un homme qui enseigne la philosophie en français et qui faisait des discours publics pour expliquer Aristote. » Cliquez ici

Il était suffisamment à la mode pour que La Bruyère évoque son nom dans « Les Caractères » à l’occasion du portrait de Narcisse, dans le Chapitre « De la ville » : «il est homme d’un bon commerce […] il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq pistoles d’or. Il lit exactement la Gazette de Hollande, et le Mercure galant; il a lu Bergerac, Des Marest, Lesclache, les Historiettes de Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène à la Plaine ou au Cours, et il est d’une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu’il fait aujourd’hui et ce qu’il fit hier; et il meurt ainsi après avoir vécu. » (Les Caractères de La Bruyère disponible ici sur Gallica BnF).

En 1894, Ch. Urbain lui a consacré, un article assez fouillé dans la Revue d’Histoire littéraire de la France. On y a puisé pour alimenter la présente synthèse.

Louis de Lesclache s’est d’abord fait connaître du grand public par ses ouvrages de philosophie, teintés de féminisme. Le livre qui fit d’abord son succès s’intitule « Les Avantages que les femmes peuvent recevoir de la philosophie, et principalement de la morale . Ou L’abrégé de cette science . A Paris, chez l’autheur, proche le Pont-neuf, en la ruë neuve de Guenegaud. Et Laurent Rondet, ruë S. Jaques, à la longue Allée, vis-à-vis la ruë de la Parcheminerie. 1667. Avec privilege du roi. »

Disponible ici sur Gallica BnF (cliquez)

Dans cet ouvrage Lesclache « soutient que la philosophie (et par là, il entend la morale et la théologie naturelle) détournera les femmes des romans, de l’alchimie et de l’astrologie judiciaire, il blâme l’usage du doute méthodique dans l’enseignement et il s’élève contre les femmes qui cherchent à se faire valoir dans les conversations, qui critiquent leur prochain ou la religion, et qui «avec neuf ou dix passages de Charron ou de Montaigne prétendent renverser la théologie». (Ch. Urbain). Ce livre fait partie de ceux qui auraient influencé Molière dans la rédaction des Femmes Savantes. Gustave Reynier (dans son Étude et analyse des Femmes Savantes de Molière, Paris 1937) explique en ces termes l’ouvrage de Louis de Lesclache : « Ce qui fait l’intérêt de cet opuscule où il justifie l’oeuvre de toute sa vie, c’est qu’au lieu de s’adresser aux femmes, qu’il savait plus qu’à moitié convaincues, il s’est tourné vers les maris, dont il avait dû constater plus, d’une fois les résistances. Pour piquer la curiosité d’un époux qu’il est censé vouloir convertir, il lui raconte une petite histoire. Il s’agit d’un ménage assez désuni, dont le désaccord s’aggrave tous les jours. La dame est si curieuse de sciences qu’elle se laisse duper par les charlatans. Elle va dans des assemblées où l’on fait des expériences pour chercher du vide dans la nature ». Il lui arrive [comme Philaminte dans « Les Femmes Savantes de Molière] de passer « plus de la moitié de la nuit dans le grenier à regarder la lune avec de grandes lunettes » ; comme elle, elle s’imagine «que la lune est habitée». Elle va aussi chez des chimistes, «plus noirs que des démons», elle cherche avec eux la pierre philosophale et elle vend ses pierreries pour subvenir aux frais des opérations. Enfin elle prétend « faire profession de philosophie ». Philosophie et sciences plus ou moins mystérieuses, le mari condamne en bloc tout cela. La philosophie, dit-il, attache les femmes à des choses inutiles, elle les porte à faire des dépenses qui peuvent ruiner la maison, elle « les incite à contredire toutes choses », elle les rend vaniteuses, elle est « la source du mépris qu’elles font de leurs maris ». C’est cet époux ennemi de la science que Lesclache voudrait convertir: il lui démontre que la vraie philosophie n’a aucun rapport avec les simagrées des charlatans, que, si elle est bien enseignée, dégagée de toute obscurité, de tout problème téméraire, elle enseigne aux femmes la modération des désirs, la douceur, l’attachement aux plus humbles devoirs, la modestie, et non pas l’orgueil. Le malentendu est à la fin dissipé. Le bourgeois paraît convaincu : il enverra sa femme aux cours de Lesclache. »

Ch. Urbain nous apprend également que 

« Lesclache eut l’idée alors toute nouvelle d’ouvrir des cours publics où il enseignerait en langue vulgaire la philosophie aux femmes et aux gens du monde. […] il groupa autour de sa chaire un auditoire nombreux et élégant, dont la fidélité ne se démentit pas, quoique d’autres professeurs eussent essayé de lui faire concurrence »

Il paraît que des membres de la famille d’Ormesson fréquentaient ses cours :

« Le samedi, 21 novembre, dit Olivier d’Ormesson dans son Journal, à l’année 1643, je fus l’après-disnée rue Quinquempoix, chez M. Lesclache, qui faisait trois discours français à l’ouverture de ses cours de philosophie en français. Il y avait grand monde, des jésuites et des personnes d’esprit. Il parla de Dieu selon Aristote, et satisfit toute la compagnie.» 
Ses cours se déroulaient au « Palais précieux » et étaient annoncés en ces termes : 

«  Le mercredi, se fera leçon de la Philosophie par le sieur de l’Esclache qui traitera particulièrement de la morale, en termes fort à la mode, où les femmes aussi bien que les hommes auront grande satisfaction. Ce sera depuis deux heures jusqu’à quatre. » Les femmes savaient gré à Lesclache de leur rendre la philosophie intelligible et de l’avoir débarrassée du jargon de l’École. » (Ch. Urbain)

Un ami de Scarron, un certain Monsieur Rosteau (en 1661 ou 1662) raconte en ces termes les cours dispensés par Louis de Lesclache : « Si le nom de M. de L’Esclache s’étend jusqu’aux pays les plus éloignés, il est bien juste que ses ouvrages y passent. Il a été le premier qui a purgé la philosophie de ses termes barbares, et qui a civilisé cette science si nécessaire à la conduite de la vie des hommes qui veulent s’éloigner du commun. Il y a vingt-cinq ans et plus qu’il en fait une profession publique, mais bien éloignée de la manière ordinaire des écoles. Il l’a rendue si facile que les  dames et les jeunes enfants se sont trouvés capables de l’apprendre, tant il est clair et méthodique en ses discours. »

S’il en était resté à n’être qu’un conférencier mondain, Louis de Lesclache aurait sans doute laissé un souvenir comme un philosophe spécialiste d’Aristote au XVIIe siècle, jusqu’à ce que René Descartes détrône la vieille philosophie aristotélicienne (qu’on me pardonne ce raccourci rapide).

Mais ce qui valu à Louis de Lesclache l’oubli dans lequel il a sombré, est aussi ce qui chez lui m’amuse beaucoup. Il était un singulier soixante-huitard… En 1668, il a eu l’idée saugrenue de publier [sic] Les Véritables règles de l’ortografe francèze, ou l’Art d’aprandre an peu de tams à écrire côrectemant, Disponible ici sur Gallica BnF . Il s’agissait, à ses yeux, de démocratiser l’écriture (difficile à populariser cause des règles complexes de l’orthographe française)…

À l’époque où se créait l’académie française et une fixation d’une orthographe qui est encore en grande partie la nôtre cette audace lui fut funeste. Il dut quitter Paris pour s’installer dans sa ville natale de Lyon et y mourir oublié… Pour Ferdinand Brunot, le grammairien du début de XXe siècle (lui-même inspirateur d’une réforme de l’orthographe), les idées de Louis de Lesclache manquaient d’esprit de système. Brunot écrit à propos de notre homme : « Ce n’est pas un esprit absolu. Il est la fois logique et inconséquent, hardi et timide. Il serait curieux de savoir si L’Esclache fit des disciples parmi ses élèves. Mais ceux-là n’imprimaient pas… » Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française, des origines à 1900 (tome IV, la langue classique (1660-1715) consacre tout de même deux pages à Louis de Lesclache. (cliquez ici).

Sa tentative d’instaurer de nouvelles règles orthographiques fit un bruit considérable et devint l’occasion d’un champ de bataille où s’opposaient partisan de l’ « étymologie » et partisan du « fonétisme ». L’abbé de Dangeau en fit partie de ses derniers et il était favorable à Louis de L’Esclache. Antoine Furetière avait quant à lui rejoint les partisans de l’ «étymologie». Dans son dictionnaire, il critique vivement les tentatives de réforme de l’orthographe dont Louis de L’Esclache était un des maillons. Dans l’article « orthographe » de son dictionnaire, voici ce qu’écrit Furetière : « Le premier qui a voulu changer l’orthographe fut Jacques Pelletier du Mans, qui soustint qu’il falloit escrire comme on parle, & aprés luy Louïs Maigret, Pierre la Ramée dit Ramus, Jean Anthoine de Baïf, & de nostre temps l’Esclache. Ces opinions ont esté traitées de ridicules. » 

Un certain Monsieur Mauconduit avait pris le temps de répondre en détail à la méthode de Louis de l’Esclache dans son « Traité de l’orthographe, dans lequel on établit par une méthode claire et facile, fondée sur l’usage et sur la raison, les règles certaines d’écrire correctement et où l’on examine par occasion les règles qu’a données M. de Lesclache… »

Disponible ici sur Gallica BnF 

À défaut d’avoir réussi à imposer sa réforme de l’orthographe, notre philosophe à la mode a donc peut-être invité les grammairiens de son temps à faire des efforts de clarté. 

En 1694, l’Académie Française Française, dans la préface de son dictionnaire, se prononça contre le «fonétisme» et pour l’étymologie, s’attachant à l’ancienne orthographe «receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’origine des mots». 

De Louis de Lesclache on ne connaît pas de portrait, aucun peintre, ni sculpteur ni graveur ne semble s’être intéressé à lui. Pour garder mémoire de sa figure, il nous reste des vers publiés par l‘abbé Bordelon dans Le Livre à la mode (Paris 1699): 

« Grand économe de la table 
Où l’esprit se nourrit et devient raisonnable, 
Aristote de Cour, esprit incomparable, 
La sagesse après toi n’ira jamais plus haut. 
Par toy le philosophe a l’esprit agréable 


Et tourné comme il faut. 
Il sait discourir juste et parler sans défaut, 
Et la Philosophie, hélas! si misérable, 
Morte sous la poussière et couverte de sable, 
Dont la barbare École injustement l’accable, 
Ravit par la méthode et revit plus aimablee. 
Mais lorsque l’on entend la divine Giraud, 
En elle plus qu’en tout, tu parais admirable, 
Et cette écolière adorable 
Te rend un maître heureux autant qu’inimitable. 

Vous, savants d’Universités, 
Gens d’appareil, Docteurs de Facultés

Grotesques débiteurs d’universalités, 
Dites, dites, pédants crottés. 
Si tous vos collèges ensemble, 
Fût-ce Harcourt, Navarre ou Beauvais, 
Ont fait ou feront jamais 
Un maître es arts qui lui ressemble 
»

Il reste une dernière énigme à résoudre concernant Louis de Lesclache, selon certains, il ne serait pas lui-même l’auteur de ses livres… Ce serait sa femme qui les aurait écrit. Cette thèse est notamment défendue dans l’Année des dames, ou Petite biographie des femmes célèbres pour tous les jours de l’année. Tome 2 / (1820) Par Mme Gabrielle de Paban. On y lit que « très versée dans la philosophie ; [Madame Lesclache] composa plusieurs livres de morale qu’elle publia, par modestie sous le nom de son mari. »

Il y aurait donc sans doute encore beaucoup de choses à dire au sujet de Louis de Lesclache. Derrière le soixante-huitard «fomenteur de troubles orthographiques», bien des sujets mériteraient encore d’être abordés. Gallica BnF donne matière à lire pour en apprendre plus sur Louis de Lesclache, sa pensée, son temps, ses idées…

Bibliographie 

Ouvrage de Louis de Lesclache

Tome 1 La philosophie divisée en cinq parties, par Louis de Lesclache. (1648)

Tome 2 La Seconde partie de La Philosophie ou Science générale , par Louis de Lesclache… (1650)

La Philosophie particulière, combattüe par celle de l’École . Où l’on examine les discours & les tables d’un philosophe de ce temps (1650)

Les Avantages que les femmes peuvent recevoir de la philosophie, et principalement de la morale . Ou L’abrégé de cette science . A Paris, chez l’autheur, proche le Pont-neuf, en la ruë neuve de Guenegaud. Et Laurent Rondet, ruë S. Jaques, à la longue Allée, vis-à-vis la ruë de la Parcheminerie. 1667. Avec privilege du roi. 

Les Véritables règles de l’ortografe francèze, ou l’Art d’aprandre an peu de tams à écrire côrectemant, par Louis de L’esclache, Date d’édition : 1668.

L’art de discourir des passions, des biens et de la charité, ou Une méthode courte et facile pour entendre les tables de la philosophie qui ont été faites . par Louis de Lesclache (1670) 

Abrégé de la philosophie en tables, suivie des tables de la science générale par Louis de Lesclache [sd]

À propos de Louis de Lesclache

Un article signé Ch. Urbain lui est consacré dans la Revue d’Histoire littéraire de la France (1894), on s’en est largement inspiré ici.

Petit de Julleville consacre quelques lignes à Lesclache dans son Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900 

Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française, des origines à 1900 (tome IV, la langue classique (1660-1715) consacre deux pages à Louis de Lesclache.

Emile Colombey, Ruelles, salons et cabarets : histoire anecdotique de la littérature française, on trouve deux allusion à Louis de Lesclache dans le chapitre IV L’Académie de la vicomtesse d’Auchy 

Data BnF de la Bibliothèque Nationale de France

Louis de Lesclache sur Data BnF 

Belles personnes émouvantes et fragiles

invitation à lire « La vie commence par une Majuscule et continue après le point » (nouvelles) par N’zua Enam

Plonger dans l’univers des nouvelles de N’zua Enam est une tourbillonnante aventure de lecture que je vous conseille vivement. N’zua Enam porte sur l’humanité un regard tendre, sensible, espiègle parfois. Nous sommes tous matière de langage et l’être humain (avec son corps et ses humeurs, avec ses mystères et ses sourires, ses sentiments et ses opacités) devrait pouvoir se lire un peu comme un livre. Mais la vie des êtres humains est un peu plus compliquée que cela. Entre les mots et les êtres se tisse une relation complexe, faite de psychologie, de transparence et d’opacité, de sentiments et d’aveuglement, de passions et de raisons. Cet imperceptible qui se joue du sens des mots pourrait-il se nicher dans cet imperceptible souffle de la ponctuation ? Ce titre : « La vie commence par une Majuscule et continue après le point » nous entraîne à nous poser cette question tant il est écrit dans une langue ponctuée… Il nous entraîne aussi (et c’est heureux pour le plaisir de la lecture) à la rencontre de personnages attachants charnels et beaux que la plume de N’zua Enam dessine avec tact et délicatesse. Comme dans ces estampes orientales où l’on économise le trait pour trouver les lignes essentielles, les phrases du livre s’enchaînent et nous étreignent pour nous faire rencontrer de belles personnes, émouvantes et fragiles comme dans la vie. Elle est fugace cette existence et si les présences humaines illuminent le monde elles finissent toujours par s’éteindre fatalement. Mais avant l’extinction, il y a le miracle de cette vie aux détours et obstacles inattendus, aux labyrinthes compliqués, aux horizons limpides. On croisera des amoureuses, des amoureux déboussolés face à la passion, une grand-mère qui vieillit, mais qui trouve le temps de partager avec sa petite fille le récit d’un amour de jeunesse romanesque. Un père qui veut retrouver sa fille, une aveugle qui par coquetterie masque sa cécité, une femme et un homme aimantés l’un par l’autre et qui n’y comprennent rien… Le regard porté sur le monde est ici dans ses nouvelles un regard féminin, sympathique, empathique. Ce livre est celui d’une femme libre au regard sensible, exigeant, attentif à autrui. L’écriture est libératrice et la lecture aussi. Pour toutes ces raisons, je vous conseille la lecture de ce livre. Libérez-vous, lisez-le, vous découvrirez une richesse belle et tendre de sentiments profondément humains. N’zua Enam a la passion des êtres de la psyché humaine aux savants détours baroques. Les personnages se croisent et se rencontrent, s’évitent et se désirent, s’admirent et se sourient, comme dans un ballet, comme dans une danse, comme dans la vie… Il y a un souffle et un style dans l’écriture de N’zua Enam. Elle est ponctuée de toutes les figures et de toutes les épices qui donnent goût à la vie. Peut-être est-ce cela la vraie ponctuation, celle qui donne un rythme aux phrases ? Il y a plusieurs nouvelles dans ce livre, mais il se lit comme un roman. Une lecture où l’on est impatient d’atteindre la fin et où l’on est un peu triste de devoir quitter les personnages. Heureusement, on sait qu’il restera là, ce livre, dressé dans la bibliothèque, toujours prêt à susciter de nouveaux plaisirs de lecture.

Il faut souligner les efforts fait sur l’édition proprement dite qui font de ce livre un bel objet : une couverture et des illustrations signées Emmanuelle Delouhans, un texte soigné dans sa présentation.

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La jubilation d’écriture de Jenny Bestory (Vendredi Lecture)

Le vendredi sur la blogosphère c’est #VendrediLecture… Ce vendredi 6 mai j’ai donc décidé de vous inviter à la lecture de Centelha, tome 1: au-delà des remparts de Jenny Bestory. Plongez-y! Il se lit facilement. On est entraîné dans cette aventure, comme dans ces lectures savoureuses qui vous font passer vos après-midi entières couché à plat ventre en vous délectant de la lumière du soleil sur le papier imprimé. Comme ces lectures qui invitent aux nuits blanches à ne pas dormir pour suivre un récit palpitant, à la lumière douce d’une lampe de chevet. Dans ce roman j’ai d’abord senti une jubilation d’écriture de la part de Jenny Bestory. Il fallait que ce livre paraisse parce qu’il est le résultat d’un long travail. Et il a fallu du temps d’écriture pour imaginer une telle aventure. J’ai envie d’écrire que si ce volume entraîne cette jubilation de lecture…
…« C’est que tout a sa loi, le monde et la fortune : 
« C’est qu’une claire nuit succède aux nuits sans lune : 
« C’est que tout ici-bas a ses reflux constants ;
« C’est qu’il faut l’arbre au vent et la feuille au zéphire ;
« C’est qu’après le malheur m’est venu ton sourire, 
« C’est que c’était l’hiver et que c’est le printemps. » (Victor Hugo, feuilles d’automne). 
L’imaginaire de Bestory Jenny est foisonnant, pétillant, étincelant. L’île imaginaire où se déroule l’histoire « Centelha » signifie d’ailleurs « étincelle ». Centelha, suggère aussi le nom de l’île de Sainte-Hélène, perdue dans l’océan quelque part entre Afrique et Amérique. Et l’île de Centelha se situe en effet quelque part dans l’océan, entre deux continents. L’intrigue procède en rencontres et rebondissements. Des personnages apparaissent mystérieux d’abord, puis familiers, ensuite, quand l’intrigue progresse. Certains personnages sont inquiétants. Il y a du suspense, du frisson (comme au cinéma). Puis de chapitre en chapitre, on s’attache à Améthyste, l’héroïne du livre, on la découvre, on l’aime. Son image prend forme, comme lorsque l’on ébauche un croquis, avant de dessiner un portrait fidèle (avec ses effets d’ombres et de lumière). On l’accompagne, elle nous accompagne. Elle prend du relief et devient une amie imaginaire. Sa vie est faite de détours, d’émerveillements, d’indignations devant l’injustice, d’explorations, de découvertes. Il y a de l’inattendu dans ce roman (il ne faut pas tout dévoiler), il y a aussi beaucoup d’humanité, de sourire. L’intrigue est chaleureuse, aventureuse comme Améthyste, avec des bascules et des rétablissements, des blessures et des reconstructions. Il y a quelque chose d’auroral dans ce roman, quelque chose qui m’inspire ces lignes :
« Il est tant de rêver aux heures du matin. 
« Les grimaces d’hier, déchiffre-les sans rire
« Il est beau leur visage, il est franc leur sourire.
« Il arrive un matin c’est le moment de lire
« Ses dessins compliqués, ses branchages mutins. »
Car l’intrigue imaginée par Jenny Bestory est labyrinthique et passionnante à démêler, comme un bel arbre aux branchages embrouillés et mutins que l’on aime observer pour admirer l’entremêlement du feuillage et des branches aux formes compliquées. Dès que l’on y plonge le regard, on y éprouve un délicieux plaisir de déchiffrements et de découvertes. le coeur palpite dans les chemins qui égarent. L’esprit s’éclaircit sur les routes imprévues qui conduisent à destination. Bravo Jenny Bestory , je souhaite de nombreuses lectrices et lecteurs à ce livre…

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Pour une réception communo culturelle de la lecture: Étude d’Atala… par Christine Lara

Cet ouvrage analyse la réception de la lecture du roman Atala de Chateaubriand au sein d’aires culturelles variées. Le postulat est que la réception de la lecture se fait à deux niveaux : un niveau individuel, défini par les théoriciens de la réception (comme Eco, Jauss…), et un niveau communo-culturel. En effet, chaque mot que lit l’élève-lecteur déclenche en lui un phénomène de mémoire collective, issu du patrimoine culturel de sa communauté. Le texte devient alors comme un pont culturel entre les lecteurs.

ISBN 978-2-296-12800-2

Pour une réception communo culturelle de la lecture

Éditeur L’Harmattan

Date de publication10/12/2010

CollectionEspaces Littéraires

Nombre de pages276

J’aime ce livre pour l’écoute à laquelle il invite. Christine Lara y déploie une capacité d’écoute de ses élèves qui invite à entendre la riche personnalité de chacun à travers ce que la lecture d’un classique de la littérature peut faire naître de découvertes sur le monde. Christine Lara a enseigné Atala de Chateaubriand tout autour de la terre, des Antilles à l’Île-de-France, en passant par les îles du pacifique ou de l’océan indien. Elle est la professeur de français que l’on rêverait tous d’avoir eue dans son enfance. De ces lieux multiples, de ses classes où la parole vibre de passion, Christine Lara a fait naître ce livre riche d’enseignements. À qui s’y attarde en lecture active en recherche de méthode éducative ou par une lecture amatrice et détendue au rythme des reflets du soleil sur la page cet ouvrage apporte infiniment. J’aime ce livre que je lis et relis pour y puiser matière à transmettre dans mes ateliers d’écriture, pour y trouver quelques fructueux paragraphes invitant à mieux écouter le vaste monde de formidable complexité. Ce livre, j’aurais envie de rebaptiser « Pour une réception humaine (pédagogique et réflexive) d’Atala de Chateaubriand » fait partie des ouvrages que tout passionné de littérature devait avoir dans sa bibliothèque, que tout professeur de français doit avoir parcouru, au moins une fois dans sa vie. Qu’est-ce qu’un lecteur bricole avec ses lectures d’un texte ? Derrière cette simple question résonnent bien des territoires qui méritent d’être écoutés, bien écoutés, davantage écoutés et entendus (car pour prétendre comprendre, il faut d’abord écouter). Et le silence du livre de Christine Lara dans ma bibliothèque à l’instant mérite assurément d’être entendu il est riche d’enseignements. Ce livre j’en parle volontiers autour de moi à l’occasion de conversations passionnées. Je ne l’avais pas encore fait ici sur mon blog. Je le fais aujourd’hui. Vous savez, un livre est exigeant (on ne peut rien lui refuser, il exige parfois d’être mille fois relu). Cet ouvrage mérite assurément d’être lu et relu en 2022 alors que tant et tant de relecture attendent leurs lecteurs pour inviter à entendre la poésie de notre vaste et belle humanité. La façon dont les élèves reçoivent Atala de Chateaubriand apprend infiniment sur la manière dont chacun d’entre nous réagit à n’importe quel texte écrit. L’écrit nous attrape comme il peut au milieu de nos urgences du moment, où du passé qui nous a modelé, de la brise qui souffle aux rythmes de l’événement. Il n’y a jamais une seule lecture possible. Il y en a plusieurs en fonction des histoires individuelles et collectives. Entendre un texte en se mettant à la place de l’autre et des autres permet d’enrichir la compréhension d’une oeuvre et d’un auteur (ici Chateaubriand). Atala sort grandi de toutes ses significations et implications. La lecture implique ce «vivre avec» qui fait naître la conversation, l’échange des points de vue, l’élargissement de l’horizon, l’ouverture. Merci, Christine Lara pour cette précieuse invitation aux (multiples) (re) lectures. Elles demeurent plus que jamais d’actualité.

Penser, parler, lire, écrire (L’homme libre du 12 Mai 1921)

Le 12 Mai 1921, le secrétaire de Georges Clemenceau, Jean Martet publiait une tribune dans L’homme libre appel à une réforme de l’enseignement de la langue française. Il s’inquiétait du fait que les enfants apprennent trop à écrire et pas assez à parler.

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Court de Gébelin (1725-1784)

Antoine Court de Gébelin (né probablement en 1725 à Nîmes- mort à Paris en 1784) a eu son heure de gloire comme polygraphe, grammairien et polyglotte hors-normes. Son nom est aujourd’hui un peu oublié. On le cite parfois lorsqu’il est question de langue, de discours, de parole, d’étymologie. Henri Meschonnic évoque son nom pour l’opposer à Leibniz (page 666 de sa Critique du rythme : anthropologie historique du langage, Verdier 1982). Michel Foucault dans Les mots et les choses (Gallimard, 1966) évoque « sa plus grande gloire et la plus périssable » (chapitre IV Parler p. 118). Honoré-Gabriel-Riquetti Comte de Mirabeau (1749-1791) disait que Gébelin était « Le plus grand grammairien de l’Europe » (cité in notice sur Court de Gébelin dans Lettres à Julie, écrites au donjon de Vincennes par Mirabeau et publiée par Meunier et Leloir en 1903 disponible sur Gallica BnF ici)

Antoine Court de Gébelin (1725-1784), écrivain français, 1784. Gravure de F. Huot. Paris, musée Carnavalet.

Jean-François Laharpe (1739-1803) brosse son portrait dans sa Correspondance littéraire (tome II) 

« M. de Gébelin est un homme sans fortune, vivant dans la retraite uniquement livré à son travail. Il n’est pas même de l’académie des inscriptions, quoiqu’il fût bien fait pour en être sa qualité de protestant l’en exclud. »

On ne connaît pas exactement l’année de naissance d’Antoine de Court de Gébelin. Selon les sources auxquelles on se réfère il aurait pu naître en 1719, 1724, 1725 ou 1728. On suppose qu’il est né à Nîmes, son père, Antoine Court y était pasteur protestant. Sa famille, comme celle de beaucoup réformés, a rapidement émigré en Suisse, une solution pour permettre à leurs enfants de faire des études. Selon La Nouvelle biographie du Docteur Hoefer des temps les plus reculés jusqu’à nos joursGébelin était un surnom inventé qu’il s’était donné lui-même pour mieux échapper aux persécutions religieuses. (cliquez ici ).

Antoine Court de Gébelin suit des études de théologie à Lausanne pour devenir pasteur. Il obtient une thèse de théologie et il enseigne à son tour la philosophie, la morale et la controverse à de futurs ministres du culte. À partir de 1763, il décide de s’installer en France, de renoncer à une carrière de pasteur pour se livrer plus librement à l’étude et à l’enseignement. Jean-Paul Rabaut de Saint-Étienne rapporte, au sujet de son retour en France, une anecdote qui montre que ses parents avaient fait l’objet de persécutions du fait de leur religion et qu’Antoine Court de Gébelin était un être fondamentalement désintéressé : « Il vit à Uzès, patrie de sa mère, les champs et les possessions que, dans sa fuite précipitée, elle avait été forcée d’abandonner, et qui étaient passés dans des mains étrangères ; mais il les vit sans envie : et lorsque depuis on lui indiqua les moyens de se les faire restituer, il ne put se résoudre à déposséder ceux qui étaient accoutumés à en jouir. » (Lettre sur la vie et les écrits de M. Court de Gebelin adressée au Musée de Paris. Paris 1784, disponible sur le portail de l’université de Göttingen ici).

Illustration Carte du Diocèse d’Uzès / Dressée sur les Lieux par le Sieur. Gautier (1660-1737) Ingénieur. Architecte et Inspecteur des Ponts et Chaussées de France un document Gallica BnF 

En s’installant à Paris, il décide de se consacrer à la littérature et à la science en créant une « société libre de sciences, lettres et beaux-arts » : « Le Musée de Paris » dont il sera nommé président. 

La langue, les langues, la parole humaine ont été un de ses sujets de recherche de prédilection. Antoine Court de Gébelin a voulu construire un système permettant l’étude de toutes les langues à partir d’une langue primitive dont toutes seraient issues. Cette langue a des origines naturelles. Il envisageait donc la parole humaine comme ancrée dans le corps humain et donc d’abord dans ses émotions et sentiments. La comparaison qu’il établit entre l’appareil phonatoire et les instruments de musique (et notamment l’orgue) mérite d’être citée : 

« La connaissance d’un Art dépend toujours des Éléments qui le composent : on ne saurait donc se former une juste idée de l’origine du Langage et du rapport des Langues, sans connaître leurs premières causes, surtout la nature et les effets de l’Instrument vocal, duquel se tirent tous les éléments de la parole, ces sons sans lesquels n’existerait point de peinture des idées.

L’Instrument vocal est l’assemblage des organes au moyen desquels l’Homme manifeste ses idées par la parole, et ses sensations par la voix et par le chant. 

Ces organes sont en très grand nombre ; ils composent un instrument très compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent, tels que flûte, des instruments à cordes, tels que le violon ; des instruments à touches, tels que l’orgue, avec lequel il a le plus de rapport ; et qui est de tous les instruments de musique inventés par l’homme, le plus sonore, le plus varié, le plus approchant de la voix humaine. 

Comme l’orgue, l’instrument vocal a des soufflets, une caisse, des tuyaux, des touches. Les soufflets sont ses poumons ; les tuyaux, le gosier et les narines ; la bouche est la caisse ; et ses parois les touches. 

Cet instrument fournit à l’homme des sons simples, tels que la voix et le chant ; et des sons représentatifs, modifications de la voix, tels que les voyelles et les consonnes. » 

Vidéo: Louis Thiry interprète «Dialogues sur les grands jeux» de Nicolas de Grigny à l’orgue de Saint Théodorit à Uzès.

On peut donner un aperçu de son esprit de système dans sa description des éléments de la langue (en 1773) : 

« Les divers Éléments dont est composé le langage ses divisent en trois classes : 

1° Sons, ou Voix.

2° Articulations, ou Intonations simples

3° Passage, ou Articulations doubles. 

Les Voix ou Sons et les Intonations ou Articulations sont immuables, parce qu’ils n’ont jamais pu être inventés. En conséquence ils sont les mêmes chez tous les Peuples ; au lieu que les Passages ou consonnes doubles, effets de leur volonté ou de leurs besoins, varient suivant les Peuples. »

Il divise la langue primitive en trois séries de sept  éléments (sept voyelles, sept consonnes fortes, sept consonnes douces). 

« Les Intonations ou Articulations sont l’effet des touches qui composent l’instrument vocal, et forment deux séries différentes, une de consonnes fortes, l’autre de consonnes faibles, suivant que l’intonation de chaque touche est forte ou faible, légère, ou dure. Chacune de ces séries est composée de sept consonnes, qui correspondent à autant de touches de l’instrument vocal ; et dans ces séries chaque consonne forte répond à une douce : d’où résulte un Alphabet naturel, immuable et universel de vingt-et-une lettres, c’est-à-dire de sept Voyelles, et de quatorze Consonnes auxquelles fut assujetti le premier qui parla. 

« Ainsi dès qu’il y eut deux personnes sur terre, elles purent parler, et elles le firent en effet ; il ne fallut pour cela aucun effort, aucun travail : il en fut comme du physique : on n’attendit pas les Règles du mouvement pour se mouvoir et marcher, on marcha, parce qu’il le fallait et parce qu’on était fait pour marcher. De même, l’Homme entraîné par l’impétuosité du sentiment, ouvrit la bouche et rendit des sons articulés : ces sons articulés peignirent ses sentiments, et sa Compagne l’entendit, elle lui répondit, et il entendit à son tour : et par cette réciprocité de sons, leurs âmes se dévoilèrent l’une à l’autre, d’où naquit entr’eux un attrait qu’ils ne trouvaient nulle part. » (in Le Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie précédé du plan général des diverses parties qui composeront ce monde primitif avec des figures en taille-douce. Disponible dans les collections de Gallica BnF ici )

En France, Antoine Court de Gébelin « put profiter de tous les secours que pouvaient lui donner les bibliothèques publiques , ainsi que les collections de livres et d’objets d’art et d’antiquité, formées par des amateurs opulents, pour continuer un travail d’une importance considérable qu’il avait entrepris déjà depuis plusieurs années. Il ne se proposait rien moins que d’ expliquer l’antiquité tout entière, avec ses traditions historiques, ses mythologies, ses cosmogonies. L’incohérence, le vague, l’obscurité de toutes les interprétations essayées jusqu’à ce moment lui semblaient une preuve de leur fausseté, et cependant c’est dans la connaissance de l’antiquité qu’ il faut aller chercher la connaissance de tous les temps postérieurs, puisqu’ elle contient les origines de la plupart des idées, des lois, des coutumes qui sont communes à tous les peuples, et qu’ elle est, comme il s’exprime lui-même, la clé de toutes les institutions modernes. » (Nicolas Michel, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines, 1854 (page 262), disponible sur Gallica BnF ici). 

Court de Gébelin déploie aussi une formidable énergie à défendre la cause des protestants du Royaume de France.

« C’était un singulier phénomène pour le temps que cette vie d’ érudition et de zèle religieux, que cet empressement d’un infatigable travailleur à poursuivre à la fois les conquêtes de la philologie et celles de la tolérance politique. Ainsi , au même moment que de Gebelin faisait des visites répétées à Versailles pour l’affaire Calas, il encourageait de Beaumont à traiter la question du procès Sirven ; il s’occupait des persécutions de l’église d’ Orange auprès du duc de Choiseul ; il allait conférer avec M. d’Etigny, l’intendant d’ Auch, sur les rigueurs exercées contre les églises du Béarn ; il s’élevait partout contre un arrêt rigoureux du parlement de Grenoble, condamnant à mort des ministres contumaces ; il se mettait en rapport avec les membres du parlement qui se trouvaient à Paris et les disposait à la tolérance ; il conseillait ou déconseillait la convocation des synodes ; il rédigeait de nombreux placets sur les mariages des protestants et sur l’abolition des lois pénales , qu’il présentait au ministre de St-Florentin ; il se constituait l’intermédiaire entre les églises du Nord, qui demandaient des pasteurs , et le séminaire de Lausanne … » (Ch. Coquerel, Histoire des Églises du désert, t. II pages 487 à 491).

Cette activité en faveur du protestantisme (très liée aux affaires Calas et Sirven) a suscité la publication en 1763 des Toulousaines ou lettres historiques et apologétiques en faveur de la religion réformée et de divers protestants condamnés ces derniers temps par le parlement de Toulouse (disponible ici  sur le portail des Bibliothèques Universitaires de Toulouse).

À Paris il est admis à la loge Maçonnique des neuf sœurs où il a notamment pu fréquenter le compositeur de musique Nicolas Dalayrac (1753-1808) et Benjamin Franklin (1706-1790). On sait qu’avant d’être admis dans cette loge il devait déjà connaître ce philosophe puisqu’ils avaient fondé ensemble une revue intitulée Affaires de l’Angleterre et de l’Amérique (à partir de 1776). Cliquez ici

Affaires d’Angleterre et d’Amérique n°1 (1776)

Son oeuvre monumentale du Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne ne fut jamais achevée. Mais ce qui reste de ses écrits est original et passionnant quand on prend le temps de s’y plonger… Son esprit d’analyse en fait l’un des précurseurs de la linguistique.

Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne… (page 20) document Gallica BnF

Pour en savoir plus :

Rabaut de Saint Étienne (associé au Musée de Paris), Lettre sur la vie et les écrits de M. Court de Gebelin adressée au Musée de Paris. Paris 1784. Nombre de pages : 28 Disponible ici sur le portail de l’Université de Göttingen.

Article Court de Gébelin, in Nouvelle biographie générale : depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours sous la direction du docteur Hoefer (tome XII), 1855 (page 215 et suivantes). Disponible sur Gallica BnF cliquez ici.

Michel Nicolas, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines, 1854 (pages 260 et suivantes consacrées à Court de Gébelin). Disponible sur Gallica BnF cliquez ici.

Notice à propos de Court de Gébelin sur le site du Musée protestant cliquez ici.

Court de Gébelin, un aventurier de la parole, article signé Marie Frantz sur le site Internet Le Philosophe Inconnu (Louis- Claude de Saint Martin). Cliquez ici.

Oeuvres d’Antoine Court de Gébelin (ressources en ligne)

Les Toulousaines ou lettres historiques et apologétiques en faveur de la religion réformée et de divers protestants condamnés ces derniers temps par le parlement de Toulouse, 1763 (une œuvre suscitée par les affaires Calas et Sirven). (disponible ici sur le site des Bibliothèques Universitaires de Toulouse)

Devoirs du prince et du citoyen, ouvrage posthume de M. Court de Gébelin pour servir de suite à la Déclaration des droits de l’homme. (publié en 1789). Disponible ici sur le site internet de Gallica BnF.

Histoire Naturelle de la Parole ou origine du Langage, de l’Écriture & de la grammaire à l’usage des jeunes gens… (publié en 1772) Disponible ici sur le site internet Gallica BnF.

Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, 9 volumes parus entre 1773 et 1782 la réputation de cet ouvrage vaudra à Court de Gébelin d’être nommé « Censeur royal » à partir de 1773. 

Page de garde du premier volume du Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, document Gallica BnF.

Volume 1: Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie précédé du plan général des diverses parties qui composeront ce monde primitif avec des figures en taille-douce, par M. Court de Gebelin de Société Économique de Berne, et de l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1773. Nombre de pages 625. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 2: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans l’histoire naturelle de la parole ; ou grammaire universelle et comparative; par M. Court de Gebelin, de la Société Économique de Berne, et l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1774. Nombre de pages 727. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 3: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans l’histoire naturelle de la parole ; ou origine du langage et de l’écriture, avec une réponse à une critique anonyme, et des figures en taille-douce. Par M. Court de Gebelin de la Société Économique de Berne, et de l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1775. Nombre de pages : 687. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 4: Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans l’histoire du calendrier « Qu’ils servent (le Soleil et la Lune) de Signes, pour les fêtes , pour les jours, & pour les Années. » (tome 4). Paris 1776. Nombre de pages : 675. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 5: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans les origines françoises ou dictionnaire étymologique de la langue françoise par M. Court de Gebelin de la Société Économique de Berne, des Académies Royales de La Rochelle, Dijon et Rouen. Paris 1778. Nombre de pages 771. Disponible ici sur Gallica BnF.  

Volume 6: Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans les origines latines ou Dictionnaire Étymologique de la langue Latine avec une carte et des planches : Par M. Court de Gébelin, de Diverses Académies (tome 6). Première Partie. Paris 1779. Nombre de pages 727. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 7: Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans ses origines latines ; ou dictionnaire étymologique de la langue latine ; avec une carte et des planches, seconde partie par M. Court de Gebelin, de diverses académies, Paris 1780. Nombre de pages 841. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 8: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans les divers Objets concernant l’Histoire, le Blason, les Monnaies, les jeux, les Voyages de Phéniciens autour du Monde, les Langues Américaines, etc. ou Dissertations mêlées (tome 1) remplies de découvertes intéressantes ; avec une carte, des planches, et un Monument d’Amérique. Par M. Court de Gebelin, de diverses Académies, Censeur Royal. Paris 1781. Nombre de pages 731. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 9: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans les origines grecques ; ou dictionnaire étymologique de la langue grecque, précédé de recherches et de nouvelles vues sur l’origine des Grecs et de leur langue, par M. Court de Gébelin, De diverses Académies, Censeur Royal à Paris 1782. Nombre de pages 793. Disponible ici sur Gallica BnF.

Le faiseur de rythmique

© Pierre Thiry

Le faiseur de rythmique avait l’air obstiné d’un artiste entêté. Il tenait à son jeu d’esquives comme un manifestant tient à sa banderole. 

Il n’avait plus beaucoup de clients. La rythmique, c’est ringard. 

Il imaginait toute la journée derrière son comptoir… Il rêvait sur son « contoire à rythmique ». 

Il inventait toute la journée les préludes d’une nouvelle histoire. 

Mais sa boutique de rythmes rêveurs était déserte. Était-ce la fin d’une histoire ? 

Il sentait pourtant des mots se bousculer. Des tourbillons de syllabes venaient s’agglutiner sous son palais dans un ballet poétique. 

Des phrases, nouvelles, voulaient toutes sortir en même temps, mélangées dans cette langue étonnante, dans cette langue impériale, émotive, jamais essoufflée, toujours étonnante. Dans cette langue fatiguée, désuète ou constamment renouvelée.

Il aimait faire résonner cette langue en faiseur de rythmique. 

Sa langue était le français, son français à lui, qui était aussi celui des autres, celui d’une infinité d’autres à travers le monde qui aimait faire rebondir de souffles en rythmes cette langue encore étonnante et chaque jour neuve quoiqu’un peu ancienne (pas très antique mais un peu ancienne toute de même). 

Son prénom aussi était très français. 

C’était son prénom, il s’y était habitué. C’était aussi le prénom de son arrière-grand-père qu’il n’avait pas connu. Mais ils portaient le même prénom, alors il rêvait que cet arrière-grand-père était son ami et qu’il était lui aussi un « rêveur de rythmique ». 

Il était l’un des sept cents millions de francophones. 

Et son cœur battait aussi à d’autres langues. 

Rythmiques belles et diverses, rythmiques de terres cultivées, rythmiques de souffles résonnants, souffles de cœurs généreux. 

Il n’était pas sûr d’être francophobe mais il était sûr d’être francophone. 

Il était sûr d’être bibliophile, il était sûr d’être rythmophile.

Il ne regrettait qu’une chose. 

Les Parisiens ne venaient plus danser sur ses souffles de faiseur de rythmiques. 

Sa danse était oubliée dans le tiroir des paresses gênantes. 

Paresses coûteuses en longs exercices de rythmes de danses. 

Paresses coûteuses en longs entraînements de risques éphémères

Paresses coûteuses en longues hésitations de saveurs d’errances. 

Il n’était pas rentable.

Le faiseur de rythmiques n’offrait rien en « retour sur investissement ». Il offrait juste des instants de générosité. 

Il avait appris à ses débuts à conter ses rythmes, en longs et baroques labyrinthes. 

« Aujourd’hui ça ne sert plus à rien » lui disaient des gens amers qui n’y connaissaient rien. 

Il regrettait ce temps, cet heureux temps où chacune, chacun, venait virevolter sur ses esquisses labyrinthiques. 

Il regrettait l’afflux des imaginations. 

L’imagination des fleurs de Ménilmontant, l’imagination des arbres de Rambouillet, l’imagination des sentiers de Montmartre, l’imagination des poèmes de Ouagadougou.

Il ne connaissait aucun de ces lieux mais il en rêvait, il les arpentait en explorateur, en « faiseur de rythmique. »

Il était loin de Ouagadougou.

8 Juillet 1621 Naissance de Jean de La Fontaine

Le 8 Juillet 1621 Jean de La Fontaine naissait à Château-Thierry. Faut-il encore le répéter? Tout le monde le sait, on n’a pas arrêté de nous le ressasser à l’école. Oui mais le 8 Juillet c’est aujourd’hui! Aujourd’hui Jean de La Fontaine atteint l’âge de trois cent quatre dix neuf ans. On ne peut pas laisser passer ça sans écrire un article de blog, ou de blogue comme écrivent les Québécois;  comme aurait peut-être aussi écrit Jean de La Fontaine s’il avait écrit dans un blog… L’aurait-il écrit ainsi? Vraiment? Une controverse pourrait naître sur cette intéressante question, avec articles en cascades, attaques, répliques, erreurs et rectificatifs, partages sur Twitter avec hashtag rageurs. Blog ou blogue quelle serait la préférence de Jean de La Fontaine? On imagine avec délice l’abondance de tout ce qui pourrait être écrit sur le sujet. Pour un « e » muet précédé d’un « u » on pourrait faire renaître aujourd’hui une querelle fameuse digne de la célèbre bataille entre Furetière et La Fontaine. Faute de temps on me pardonnera de ne pas développer outre-mesure… Du temps je n’en ai guère pour évoquer une guerre et ce d’autant plus que les trois cent quatre vingt dix neuf ans de Jean de La Fontaine valent bien de vagabonder quelques heures dans la jungle des collections numériques de Gallica BnF pour en savoir plus sur le propriétaire de la Ferme de Tueterie près de Château Thierry. C’est qu’il n’était pas seulement propriétaire, il était aussi l’auteur des fables. Celles dont le Vicomte de Broc a écrit: «Les fables, compagnes de nos jeunes années, nous ont suivis sur le chemin de la vie ; elles n’en ont pas ôté les épines, mais elles l’ont semé de fleurs que nous aimons à cueillir et dont nous respirons le parfum. Elles égayent les jours sombres, et voilent de sourires et de badinages les maux et les chagrins de l’humanité.» (extrait de Vicomte de Broc, La Fontaine moraliste, Librairie Plon 1896 document Gallica BnF). Ainsi en 1896 Jean de La Fontaine était en quelque sorte brandi comme un symbole nationaliste servant à venger à la fois la Guerre de cent ans contre les Anglais et la guerre de 1870 contre les Prussiens. Un vicomte se permettait de l’enrôler parmi les partisans de la restauration de la Royauté contre les partisans de la IIIe République balbutiante (qui lisaient plutôt Victor Hugo).

Et pourtant Jean de La Fontaine serait peut-être aujourd’hui un écologiste, un anarchiste, un libertaire. N’avait-il pas publié ses fables en 1668? N’était-il pas une manière de «soixante-huitard» un précurseur? N’était-il pas d’abord un esthète, un artiste, un amoureux de la musique et de la nature? Pour la première édition de ses fables (adaptées d’Ésope) en 1668 il avait choisi de les faire illustrer par un des meilleurs graveurs de son époque, François Chauveau (1613-1676). Il était tellement connu que l’on diffusait son portrait jusqu’en terre de langue allemande (ainsi qu’en témoigne l’estampe ci-dessous).

La première publication des fables en 1668 était donc une édition de luxe. On la trouve dans les collections Gallica BnF. Elle est merveilleuse à feuilleter (cliquez ici).

Très rapidement les fables de La Fontaine devinrent une oeuvre populaire, largement diffusée par les colporteurs. En témoigne cette édition parue sous le 1er Empire en 1812 avec des gravures un peu maladroites et un «portrait d’Ésope» insistant sur son aspect campagnard.

Jean de La Fontaine était d’abord un esthète, lit-on dans la Notice sur Jean de La Fontaine dans l’Histoire de la littérature française illustrée. Tome I (publiée sous la direction de Joseph Bédier (1864-1938), Paul Hazard (1878-1944). Disponible sur Gallica BnF

« Si l’on veut, à toute force, le classer et marquer sa place dans un tableau du XVIIe siècle, il faut le ranger du côté des « libertins » avec Saint Évremond. Il appartient à la lignée des Gassendistes. C’est un épicurien. La seule prière qu’il fit jamais, il l’adressa un jour à la Volupté (Psyché, Livre II). »[…] « Qu’il ait adoré la musique, c’est encore lui qui nous l’a dit dans son épître à son ami de Nyert, non qu’il se plût au tintamarre de l’Opéra, mais il goûtait une chanson à à danser ou une jolie pièce de clavecin, surtout si les mains de la claveciniste étaient jeunes et blanches. Qu’il ait aimé la campagne, comment en douter quand on retrouve dans Psyché, dans les Contes, dans les Fables, le ressouvenir des des scènes et des paysages qui, sur les bords de la Marne, avaient amusé ses yeux et enchanté son imagination ? »

« Jean-Jacques Rousseau a soutenu que les Fables étaient un danger pour les enfants… »

« Lamartine a été bien plus loin : « Ces histoires d’animaux, dit-il, qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans amitié, sans pitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les Fables de La Fontaine sont plutôt de la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et les cœurs de cet âge. »

[…]

La Fontaine s’était assigné d’autres objectifs :

« Platon…, dit-il, souhaite que les enfants sucent ces fables avec le lait ; il recommande aux nourrices de les leur apprendre ; car on ne saurait s’accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d’être réduit à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu’elles sont indifférentes au bien ou au mal… »

[…] « Dans la même préface,il déclare qu’aux apologues des Anciens, il a voulu ajouter des « traits qui en relevassent le goût ». C’est, dit-il, ce qu’on demande aujourd’hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n’appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu’on peut donner aux sujets même les plus sérieux. » Cette fois-ci, croyons-le sur parole. Son principal objet fut non pas d’instruire ou d’édifier les hommes mais de leur plaire. « On ne considère en France, dit-il, que ce qui plaît : c’est la grande règle et pour ainsi dire, la seule. »

« La plupart des personnages ont cependant figure d’animaux. Ne seraient-ils que des hommes costumés en bêtes ? Non. Le fabuliste entend exprimer « les propriétés des animaux et leurs divers caractères » , et il les exprime avec une rare exactitude ; s’il le fait en poète et non en naturaliste, il n’en trouve pas moins des traits d’une criante vérité pour rendre la démarche, l’air, la physionomie des animaux qu’il a observé dans sa basse-cour et dans la campagne champenoise ; mais il remarque tout de suite : « les propriétés des anmaux et leurs divers caractères, par conséquent les nôtres aussi. » Ces êtres singuliers ne sont donc ni hommes, ni bêtes ; ils sont nés de l’imagination d’un poète ; ils forment dans la création un règne à part : ce sont « les animaux de La Fontaine ».

«Ces fables sont une comédie par la vivacité des dialogues, la soudaineté des péripéties, l’imprévu des dénouements, surtout par la variété et le relief des caractères, si bien que les critiques ont pu y découvrir un « un abrégé de la société du XVIIe siècle, de la société française, de la société humaine » (Taine).

« Si La Fontaine n’avait été un prodigieux inventeur de rythmes, il n’eût découvert une forme poétique nouvelle, le vers libre, un vers libre qui, à la différence de celui de Molière dans Amphytrion, mélange toutes les mesures ?»

Le vers libre de La Fontaine lui est infiniment personnel:

« Cette fusion intime de tous les rythmes, dit Théodore de Banville, où le vêtement de la pensée change avec la pensée elle-même, et qu’harmonise la force inouÏe du mouvement, c’est le dernier mot de l’art le plus savant et le plus compliqué, et la seule vue de difficultés pareilles donne le vertige. D’ailleurs comme La Fontaine avait créé son instrument, il l’a emporté avec lui : tous ceux de ses prétendus successeurs qui ont cru se servir du vers libre, nous ont donné un chaos risible et puéril ; non seulement ils en ignoraient l’esprit, l’allure, le mouvement harmonieux et rapide, mais ils n’en ont même pas compris le mécanisme. »

« Le vers libre est la suprême trouvaille de La Fontaine ; par la mystérieuse vertu de ses rythmes infiniment variés, il anime les scènes et nuance les tableaux ; c’est lui qui ravit les imaginations, même enfantines ; c’est lui qui fixe les fables dans la mémoire des hommes. C’est grâce à lui qu’un « bel esprit », conteur malicieux et libertin, est devenu le plus poète des poètes de France. » (citations extraites de  Notice sur Jean de La Fontaine dans l’Histoire de la littérature française illustrée. Tome I (publiée sous la direction de Joseph Bédier (1864-1938), Paul Hazard (1878-1944). Disponible sur Gallica BnF). 

J’ai surtout évoqué dans cet article le fait que Jean de La Fontaine était un esthète, aimant la musique et le rythme de la langue. Aurait-il pour autant préféré blogue à blog? Le mystère reste entier…

Une chose est certaine, Jean de La Fontaine dont nous fêterons le 8 Juillet 2021 le quadricentenaire mérite d’être sans cesse lu et relu, étudié car il apporte dans ses fables une féconde et souriante sagesse alimentée des antiques et des orientaux qui nous apprend infiniment aujourd’hui pour supporter toutes les adversités.

Pour en savoir plus:

À écouter cette émission de France-Culture (cliquez ici)

On trouvera sur le site Gallica BnF un excellent dossier sur Jean de La Fontaine. Une mine où chacun peu puiser sa documentation pour alimenter sa réflexion. (cliquez ici).