Le défi de Bouilhet à Flaubert…

En parcourant la presse dans les collections Gallica BnF…

Faits divers littéraires

Madame Bovary et Madame de Montarcy...

Le 19 novembre 1851, Gustave Flaubert commençait à écrire Madame Bovary. Un roman qui allait nécessiter six ans de travail avant sa publication qui n’intervendrait qu’en 1857 (après une première publication, par petits morceaux, sous forme de feuilleton, dans la Revue de Paris du 1er Octobre au 15 décembre 1856). Il avait été « invité » à le faire par son ami Louis Bouilhet qui le mettait au défi d’écrire un roman qui soit une « oeuvre d’art » à partir d’un « fait divers ».

Louis Bouilhet allait attendre un peu moins longtemps que son ami Gustave Flaubert pour accéder à la gloire littéraire par sa poésie (il avait publié Meloenis, conte romain en 1851) mais aussi sur le terrain du fait divers, au théâtre, en relevant à sa manière le défi qu’il avait lancé à Flaubert… C’est une bonne raison pour revenir aujourd’hui sur ce poète un peu oublié qui fut conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rouen, une trace en reste à l’angle sud est du Bâtiment qui abrite cette vénérable institution. Il était né à Cany-Barville (sous-préfecture de Seine-inférieure) le 27 mai 1821 et il est mort à Rouen le 18 juillet 1869 après avoir connu quelques instants de gloire sous les projecteurs parisiens…

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Statue de Louis Bouilhet (1821-1869) à l’angle de Bibliothèque Patrimoniale de Rouen

Louis Bouilhet allait obtenir la consécration auprès du public parisien  grâce à sa pièce Madame de Montarcy créée le 6 novembre 1856 au « Théâtre Impérial de l’Odéon ».

fullsizeoutput_165Illustration « Madame de Montarcy » 1856. Document Gallica BnF

Avec son drame en vers Madame de Montarcy Louis Bouilhet avait reçu les honneurs d’un véritable succès auprès de la critique et du public. Sa pièce avait été programmée durant soixante-dix représentations lors de la saison 1856-1857 sur la scène du Théâtre de l’Odéon, « le deuxième théâtre français » (précisait la page de garde de la deuxième édition de la pièce). Dès les premières scènes Bouilhet charmait le spectateur avec le rythme entraînant de ses alexandrins:

MAULÉVRIER
"Toujours gai! toujours fou! les passions sur toi
Glissent légèrement comme l'eau sur un toit!"
Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, Acte I scène III

L’intrigue tenait en cinq actes et relevait de la fantaisie pure en partant de faits historiques réels : l’amour qui liait le vieux Louis XIV à une Madame de Maintenon qui n’était plus toute jeune, la passion de la jeune Duchesse de Bourgogne pour Maulévrier… On se souvient que l’influence de Madame de Maintenon avait poussé le Roi dans les bras des dévôts, le conduisant notamment à supprimer la tolérance religieuse envers les Protestants, en abrogeant l’Édit de Nantes qui avait fait la gloire d’Henri IV. Dans la pièce de Louis Bouilhet, le parti des Ducs imagine donc de faire échouer le parti des Dévôts en remplaçant Madame de Maintenon par la jeune et jolie Madame du Rouvray épouse de Monsieur de Montarcy. Madame de Montarcy est nommée Dame d’honneur de la duchesse de Bourgogne par Louis XIV avec la mission d’espionner la Duchesse. Madame de Montarcy est trop vertueuse pour être espionne et pour trahir la Duchesse de Bourgogne. Loin de la trahir, elle devient même la confidente de ses amours… Par son attitude Madame de Montarcy impressionne et charme le vieux Louis XIV qui nomme son mari Colonel. Va-t-elle devenir la maîtresse du Roi ? Monsieur de Montarcy (son époux) se l’imagine. En recevant son brevet de Colonel il soupçonne une liaison entre sa femme et le vieux Louis XIV. Cette jalousie est de plus alimentée par celle de Madame de Maintenon…. Dans sa fureur il veut tuer non seulement son épouse mais aussi… …Louis XIV… Il en est dissuadé par le père de Madame de Montarcy : le baron du Rouvray qui le convainc que tuer le Roi risque de mener aux pires drames : le chaos politique. Monsieur de Montarcy renonce alors à assassiner Louis XIV mais demeure résolu à faire mourir sa femme. Il veut la convaincre de s’empoisonner elle-même. Celle-ci refuse. Elle proteste qu’elle n’a commis aucune faute puis sous la pression de son mari, elle se décide avec panache à commettre cet acte irréparable… Ému, son époux s’empoisonne alors à son tour, pris de remords et convaincu à présent que sa femme est innocente…

On le voit, Louis Bouilhet avait appliqué dans cette pièce le conseil qu’il avait donné à Flaubert pour la rédaction de Madame de Bovary : s’inspirer de la page des faits divers les plus sordides (femmes battues, maris jaloux) publiés par les journaux… Ces derniers, les journaux, firent donc un accueil triomphal à Madame de Montarcy. Laissons leur la parole en explorant cette ressource formidable que constitue les collections numériques Gallica BnF…

Taxile Delord dans Le Charivari du 8 Novembre 1856 écrit « Franchement ce drame n’a pas le sens commun, mais le sens commun n’est nullement indispensable pour réussir au théâtre. La grâce, l’esprit, la poésie, le mouvement y suppléent souvent. Les personnages de M. Bouilhet n’ont ni les mœurs, ni les idées, ni les sentimens, ni le langage de leur époque, ils vivent néanmoins par une certaine passion, par une ardeur particulière qui sont dans l’intelligence du poète lui-même. A l’histoire il n’a pris que des noms, Louis XIV, Mme de Maintenon, d’Aubigné, Maulévrier, la duchesse de Bourgogne, et de ces noms il a fait des personnages à sa guise, marchant un peu à la débandade. Comme un essaim confus d’histrions en voyage [... ]Tout cela n’empêche point le drame de M. Bouilhet d’intéresser par la variété de scènes et des acteurs, d’émouvoir quelquefois par le pathétique des situations et de charmer toujours par l’éclat de la poésie. »

J. Maret-Leriche dans Le Nouvelliste, du 8 Novembre 1856 renchérit: « Avant tout, M. Bouilhet est un poète sérieux, neuf et puissant autant qu’il est peintre passionné quand il s’agit de tracer des caractères, et ceux de Louis XIV, de Mme de Maintenon, de M. et Mme de Montarcy lui font le plus grand honneur en donnant de lui l’idée d’une valeur de premier ordre. Les artistes se sont surpassés ; le style splendide et fort de notre jeune auteur les a portés, mais ils ont eu le mérite de se maintenir dans es hautes régions littéraires. »

Critique excellente dans Le Pays journal de l’Empire du 10 Novembre 1856

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Pour T. Thibout dans L’Éventail : journal des théâtre, de la littérature et des modes du 16 novembre 1856  Il n’y pas de pièce : l’intrigue y est minimale.

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 « Donc, de pièce, presque pas… Mais de littérature, mais de poésie… ventre saint-gris ! C’est autre chose ! Du premier bond, M. Louis Bouilhet se place au faîte de la littérature moderne. — On m’avait bien dit que le poëme de Maelenis du même auteur était un petit chef-d’oeuvre, je l’avais cru, mais auijourd’hui, je crois plus, j’affirme que M. Bouilhet a de l’élégance, de la précision, de la force dans la pensée ; et je le place avant M. Ponsard, comme poëte et comme ciseleur, je devrais dire comme orfèvre de l’esprit. Il y a dans les cinq actes de la Montarcy, quelques centaines de vers tout bonnement admirables ; le reste est pur correct et n’a pas la moindre senteur de l’école du bon sens… Les caractères sont faux, mais leur fausseté est rendue avec tant de vérité, que le public est sous un charme inconnu ; il néglige de fond du drame pour ne s’occuper que de la forme... et ma foi, aura beau crier qui voudra, Madame de Montarcy est un succès immense !.. »

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B. Jouvin dans sa rubrique Théâtres publiée dans Le Figaro du 16 novembre 1856 est beaucoup plus dur que ses collègues dans une critique à la prose très parisienne mais il loue tout de même le poète Bouilhet :

« Poètes, écrivains, journalistes, ont salué, dans un cœur enthousiaste à l’unisson, l’avénement de M. Bouilhet au théâtre. Cette entente cordiale, cette unanimité dans la louange pouvaient à bon droit, paraître suspectes, car, de temps immémorial, parmi les lettrés, on n’admire à l’envi que ceux que l’on peut regarder sans envie, et l’on ne porte en triomphe que les gens qui sont dans l’impossibilité de marcher. Mais que M. Bouilhet se rassure : il est loin d’être un cul-de-jatte, et, d’ailleurs, les jambes sont-elles bien nécessaires à qui a des ailes ? Son succès est mérité, du moins, en partie et il peut ajouter foi, pour la moitié à la grande réputation qu’on lui a faite. En supposant que Madame de Montarcy soit au-dessous de l’éloge un peu tapageur qui lui a été décerné tout d’une voix, en revanche, Meloenis et quelques productions antérieures du poètes n’ont peut-être pas été assez remarquées, et il est raisonnable de voir dans la réussite du drame qu’une tardive compensation accordée au livre. »

Jules Janin dans Le Journal des débats politiques et littéraires du 10 Novembre 1856 publie une longue et belle critique

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À travers ses critiques et ses chroniques de théâtre d’il y a plus de cent-cinquante ans, transparaissent les choix esthétiques et les débats d’idées qui agitaient le monde littéraire en ce milieu du XIXe siècle. En se décidant pour un sujet banal, sans importance (Louis XIV et sa cour) Louis Bouilhet se plaçait dans le courant de « l’art pour l’art » obéissant au cahier des charges que Flaubert s’était donné lui aussi pour écrire Madame Bovary : écrire un roman sur « rien » et travailler le style d’écriture jusqu’à son point d’aboutissement plus esthétique, avoir une ambition poétique et artisitque avant toute chose.

En choisissant la cour de Louis XIV (un sujet qui n’était pas « neutre » pour tout le monde), Louis Bouilhet offrait toutefois le flanc à la critique des partisans de la modernité, ou des anciens « quaranthuitards » favorables aux idées révolutionnaires. Ce fut par exemple le cas de Henri Lefort dans son « Épitre à Louis Bouilhet » (1856):

« Oubliez les palais, les rois, les courtisans 
Pour les hommes du peuple, ouvriers, paysans. 
Montrez-nous ce qui bat d’espoir et de souffrance 
Dans le cœur de ces gueux , le vrai cœur de la France. 

Dans le peuple puisez vos inspirations, 
Dites-nous ses douleurs, ses mœurs, ses passions, 
Ses luttes, ses amours, ses vertus et ses crimes ; 
Vivez dans ce milieu plein de drames sublimes. »

Le drame sublime de « Madame de Montarcy » eut cependant une gloire flamboyante et éphémère, ce qui invite à réfléchir sur les raisons toutes relatives de la réception par le public des œuvres littéraires.

Les représentations de Madame de Montarcy furent un succès critique et un succès public lors de la « rentrée théâtrale » de 1856, une consécration pour son jeune et prometteur auteur Louis Bouilhlet. Aujourd’hui tout le monde (ou presque) a oublié cette pièce… À la publication de Madame Bovary, Gustave Flaubert eut droit à un retentissant procès et aujourd’hui presque tout le monde connaît ce roman…

La gloire littéraire emprunte parfois d’étranges chemins…

Pour en savoir plus sur Madame Bovary et Gustave Flaubert

La Compagnie des auteurs sur France-Culture consacrée à Madame Bovary

Gustave Flaubert, Madame Bovary Michel Lévy 1857 Document Gallica BnF

Pierre Thiry, Le Mystère du pont Gustave-Flaubert, BoD, 2012

Bibliographie à propos de Louis Bouilhet

Albert Ango, Un ami de Flaubert: Louis Bouilhet, sa vie, ses oeuvres (1885) un document Gallica BnF

Étienne Frère, Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l’amitié de Flaubert (1908) document Gallica BnF

Henri Lefort En avant! Épitre à Louis Bouilhet Auteur de Mme de Montarcy (1856) une amusante critique versifiée et rimée document Gallica BnF

Oeuvres de Louis Bouilhet

Louis Bouilhet, Meloenis, conte romain (in Revue de Paris) 1851. Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, 2e édition 1856, dans les collections numériques de la bibliothèque de Munich (Allemagne)

Louis Bouilhet, Dernières chansons (avec une préface de M. Gustave Flaubert) 1872 Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Festons et Astragales, Melaenis, Dernières chansons, Lemerre 1891 Document Gallica BnF

 

 

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11 Septembre 1819 Les Bolivars et les Morillo

En flânant dans les collections de Gallica BnF on découvrira qu’il y a deux cents ans pour éviter la répression politique on plaisantait sur les chapeaux… Dans Le Constitutionnel du 11 Septembre 1819 on pouvait découvrir cet énigmatique entrefilet:

De quoi parlaient Les Bolivars et les Morillos . Quelle était cette pièce aujourd’hui oubliée? Était-elle de simple divertissement? On y trouvait par exemple cette chanson qui exaltait la prospérité de Paris…

"Aussi, mon cher, à mon avis, 
C'est un Pactole que Paris, 
On s'enrichit vingt fois pour une, 
On dirait, le fait est réel, 
Qu'on apprend à faire fortune
Par l'enseignement mutuel.
Les fournitures
Ont des succès
Et les cabinets
De la lecture:
Si l'on s'instruit bien rien qu'en lisant,
Tout Paris doit être savant
Nos artistes deviennent riches, 
Et tous les journaux font fureur,
Depuis les Petites Affiches
Jusqu'à l'énorme Moniteur..."

Les Bolivars et les Morillos était une œuvre de « théâtre musical » alternant chansons fabriquées pour être à la mode et répliques à succès sur des thèmes en vogue dans l’actualité. Ce spectacle eut un succès suffisamment important pour faire l’objet de gravures de presse largement diffusées…

Il était évidemment question de chapeaux dans cette pièce… En témoigne ce dialogue:

Chacun peut se coiffer selon son goût

On pouvait y savourer aussi, grâce aux talents conjugués des deux auteurs: Armand d’Artois et Gabriel de Lurieu, ce morceau de bravoure consacré à la « lithographie » qui était alors une invention nouvelle :

« Vive la lithographie !
C’est une rage partout. 

Grands, petits, laide, jolie,
Le crayon retrace tout

Les boulevards tout du long
A présent sont un salon
Où, sans même avoir posé,
Chacun. se trouve exposé.

On tapisse les murailles
De soldats et de hauts faits,
On ne voit que des batailles
Depuis qu’on a fait la paix.

Sur les assiettes, les plats,
On dessine des combats ;
Jusqu’au fond des compotiers,
On va placer des guerriers.

Sur nos indiennes nouvelles
On voit prendre des remparts,
Et sur les fichus des belles
On voit charger des hussards… »

(Extrait de Henri d’Alméras, « La vie Parisienne sous la Restauration » disponible ici sur Gallica BnF).

Pour se faire une idée de ce spectacle, et de la façon dont il fut officiellement reçu à l’époque. On peut lire cette critique parue dans Le Camp-Volant Journal des spectacles de tous les pays du 16 Septembre 1819 reproduite ci-dessous (cliquez ici pour la lire sur Gallica BnF)

Ce spectacle de « Vaudeville-Revue » fit l’objet de nombreuses tournées en province, ses auteurs Armand d’Artois et Gabriel de Lurieu acquirent une notoriété en leur temps. Leur Vaudeville-Revue fut un spectacle à la mode car ses airs allaient devenir des «tubes» (chantés partout quoiqu’aujourd’hui oubliés) et il évoquait dans son scénario des chapeaux à multiples significations  ainsi que l’explique cent-seize ans plus tard le journal Paris-Midi du 2 Mars 1936. 

Victor Hugo, dans les Misérables (Chapitre XII Le Désoeuvrement de M. Bamatabois) donne la véritable clef de ce vaudeville et de ces chapeaux qui avaient pris une signification politique:

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En Septembre 1819, il est donc fort probable que le succès de ce spectacle ait eu des raisons qu’il convenait de «masquer» sous des chapeaux qui signifiaient beaucoup plus que que ce que la presse pouvait publier…

Les Bolivars et les Morillos (publié en 1819) est accessible sur Google Livre (cliquez ici)

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Si Paris-Midi évoquait en 1936 ce vieux spectacle à succès c’est que la Comédie Française venait de créer « Bolivar » (une pièce en 3 actes et dix tableaux de Jules Supervielle et Darius Milhaud) (article à lire ici). Les circonstances et l’époque avaient changés mais les temps n’en étaient pas moins dramatique, on était en pleine guerre civile espagnole. Le nom de Bolivar était encore porteur de symboles…

Paris Midi 2 Mars 1936 à propos du Bolivar de Supervielle et Milhaud

On trouve dans les collections de Gallica BnF le tapuscrit du livret que Jules Supervielle a écrit pour ce « Bolivar » de 1936 évoqué par Paris-Midi (cliquez ici)

Olivier de Serres et Clotilde la poète…

En flânant en touriste dans les collections de Gallica BnF en quête de renseignements sur un célèbre agronome ardéchois nous découvrirons une belle et mystérieuse Clotilde aux étonnants talents littéraires… Qui était cet agronome ? Qui était cette mystèrieuse poète ?

Gravure extraite du livre de la Comtesse Drohojoswska, Les grands agriculteurs… un document Gallica BnF

En 1600, un livre imposant venait de paraître. Il s’imposait tellement que le roi Henry IV se le faisait lire à voix haute chaque soir, pendant une demie-heure. Quel était cet ouvrage ? « Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres Seigneur du Pradel ». (Un monumental ouvrage de 1050 pages. Disponible sur Gallica BnF ici.)

Qui en était l’auteur ?

Nous commémorons en ce mois de Juillet 2019 le 400e anniversaire de sa disparition

Fac simile d’un portrait d’Olivier de Serres peint par son fils in « Olivier de Serres » par Henry Vaschalde Document Gallica BnF

C’est une occasion d’en apprendre un peu plus à son sujet en explorant la vaste forêt de livres numériques des collections Gallica BnF.

Olivier de Serres est né en 1539 au domaine du Pradel, à Villeneuve-de-Berg, en Vivarais (Ardèche) où il est mort le 2 Juillet 1619.

À la fin du XIXe siècle Léon Védel (artiste peintre qui souhaitait réaliser un tableau représentant Olivier de Serres recevant Henry IV au domaine du Pradel) a donné de ce domaine une description saisissante « Nous gravissons rapidement une pente assez raide, et nous nous trouvons presque immédiatement à l’orée d’un magnifique bois de chênes. Notre regard se perd sous ces hautes futaies, dans ces.profondeurs ombreuses, à travers ces troncs centenaires que des reflets lumineux dorent çà et là. Soudain, les arbres semblent s’écarter comme un rideau qui s’ouvre, et font place à une immense prairie. 
A droite et à gauche, le bois dresse ses plus belles futaies. Tout au fond, dans une perspective admirablement ménagée, une construction aux murs d’un blanc éclatant, arrête le regard. C’est le Pradel. Ce vaste rectangle, sans ornement, produit de loin l’effet grandiose que fait une masse simple et régulière. Cette première manifestation du passé que nous venons évoquer ne laisse pas que de nous émouvoir. Nous sommes en pleine histoire, et l’homme qui vécut là est une des illustrations de la France. »

Dans ce domaine du Pradel, mais aussi en exil en Suisse durant les guerres de religions, Olivier de Serres a travaillé durant près de quarante ans à son œuvre monumentale « Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs ». La postérité (qui n’a pas attendu l’apparition de l’internet pour aimer les petites phrases) a retenu de lui quelques formules frappantes :

« Ce n’est pas seulement ce qu’on sème qui rapporte, c’est ce qu’on soigne. »

« Rien de plus grand ne se peut présenter aux hommes que ce qui les achemine vers la conservation de la vie… »

« La terre se délecte en la mutation des semences. » ou encore « Le jus de la betterave, en cuisant, devient semblable au sirop, au sucre, est si beau à voir par sa vermeille couleur. »

Il fut le premier à apercevoir le profit que l’on pouvait tirer du jus de la betterave, le premier également à avoir écrit sur la culture des vers à soie (qui allait faire la fortune de l’industrie textile, notamment dans le quart sud-est de la France, à Lyon).

Pour lui, «Nul bien ne s’obtient sans peine. C’est une vérité de tous les temps, acceptée par Columelle et vérifiée par les effet, que pour faire une bonne maison il faut joindre ensemble le savoir, le pouvoir, le vouloir.»

Mais au fait, Olivier de Serres a-t- réellement disparu il y a 400 ans ? N’a-t-il pas survécu grâce au rayonnement de ses écrits ? Il aimait méditer devant les spectacles de la nature et il le faisait en poète.

En 1858 un curieux petit ouvrage ( Clotilde de Surville et Olivier de Serres, écrit par monsieur A-C. T…) relatait une rencontre entre Olivier de Serres et Clotilde de Surville autour de la région du Vivarais (Ardèche) qui serait injustement méconnue. On y découvre le dialogue suivant où se confirme qu’Olivier de Serres est bien le père de l’agronomie.

« OLIVIER DE SERRES

Les lièvres qu’on voit abonder dans nos champs, 
Ont flatté le palais de tous nos rois gourmands. 

CLOTILDE DE SURVILLE

Je suis loin de vouloir ici vous contredire, 
Mais votre modestie a tort de ne rien dire 
Au sujet des bienfaits dont vous et vos écrits 
Avez doté la France et surtout ce pays. 
Ce n’est pas sans motifs que, même en Angleterre, 
De notre agriculture on vous nomme le père. 
L’exemple et la leçon de cultiver nos champs, 
De les rendre en raisins, en moissons abondants, 
De planter le mûrier, d’augmenter son feuillage, 
Émanent de vos soins, sont votre propre ouvrage. »

Ce dialogue surprenant se termine par un appel d’Olivier de Serres à « produire local » et par un hymne au chemin de fer déclamé par Clotilde de Surville :

OLIVIER DE SERRES

Hélas! pour exploiter tous ces riches produits,
On devait faire appel aux efforts du pays;
Mais on nous préféra l’industrie étrangère;
Nous n’eûmes de nos fers que la triste poussière.

CLOTILDE DE SURVILLE
Heureusement les temps sont aujourd’hui changés.
Napoléon trois règne et nous serons vengés;
D’une ligne de fer je vois déjà la trace ;
L’Ardèche, à cet égard, cesse d’être en disgrâce ;
L’Empereur vers ce but dirige ses efforts ;
Nous n’aurons qu’un regret, c’est d’être chez les morts. »

On peut le constater, Olivier de Serres n’est pas seulement le père de l’Agronomie, à en croire ce dialogue à la gloire des chemins de fer, il est aussi celui du Rétrofuturisme.  Clotilde de Surville et Olivier de Serres exprimaient-ils par ces «regrets» un sentiment «effondriste» face au défis écologiques du futur?  Et tant que nous en sommes aux questions qui était le témoin anonyme de cette scène. Qui était le signataire de l’écrit qui rapporte ce dialogue?

Qui se cache derrière ces initiales: A.C.T. est-ce que ce serait un de mes ancêtres disparu: A.-C. Thiry?

L’ oublié, le poétique, l’hypothétique Archibald-Cleophas Thiry dont personne n’a jamais gardé la trace ?

Et qui était cette Clotilde de Surville qui dialoguait avec Olivier de Serres ? Est-elle la mère de la poésie autant qu’il est le père de l’agriculture ?

Selon le recueil de ses poésies publié en 1827 par Charles Nodier, Clotilde de Surville est née en 1400 ou 1405 et vécut sous « les règnes de Charles VI, de Charles VII, de Louis XI, de Charles VIII et mourut sous Louis XII, plus que centenaire. Les mémoires du temps n’en font aucune mention ; et cependant elle fut connue et appréciée de plusieurs rois de France, d’une nombreuse classe de femme poëtes, qui semblaient reconnaître son étendard... » (Poésie inédites de Marguerite-Éléonore Clotilde de Surville de Vallon et Chalys, 1827 ouvrage disponible ici dans les collections Gallica BnF). 

Avant l’édition de Charles Nodier, ci-dessus évoquée, un premier recueil de Poésies de Clotilde avait été publié par Charles Vanderbourg. Il avait eu tellement de succès qu’il a été plusieurs fois réédité. On peut juger par quelques lignes du charme médiéval de ce premier recueil:

Les fleurs esclozent soubz ses pas;

Parfum de roze est sur sa bousche;

Tout s’embellist des siens appas;

Les fleurs esclozent soubz ses pas:

Est-il de graces qu’il n’ayt pas,

Ou qu’il ne preste à ce qu’il tousche?

Les fleurs esclozent soubz ses pas;

Parfum de roze est sur sa bousche.

On trouve sur le site internet de la Bibliothéque de Lyon une belle édition numérique de la quatrième édition de ce recueil de poésies, ornés de nombreuses gravures (1825) cliquez ici.

En 1858, Eugène Villard publie une biographie de Clotilde intitulée Clotilde de Vallon-Chalys (Clotilde de Surville) : histoire du temps de Charles VII (disponible dans les collections numériques Gallica BnF).

À la lecture de cet ouvrage on découvre un personnage profondément romanesque.

 

En 1876, Henry Vaschalde a publié une BIBLIOGRAPHIE SURVILIENNEDESCRIPTION DE TOUT CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT SUR CLOTILDE DE SURVILLE, DEPUIS L’APPARITION DE SES POÉSIES JUSQU’A NOS JOURS. In 8° chez Auguste Aubry, Libraire de la Société des Bibliophiles Français. Imprimerie Roure. Privas. (extrait du Bulletin de la Société des sciences naturelles et historiques de l’Ardèche) qui montre que cette poétesse inconnue suscitait étonnement et controverses parmi les auteurs qui l’avaient étudiée. Il suffit d’évoquer quatre ouvrages :

Antonin MACÉ. Un procès d’histoire littéraire. Les poésies de Clotilde de Surville. Etudes nouvelles suivies de documents inédits  (Extrait du Bulletin de l’Académie delphinale, 3e série, tome V), Grenoble, 1870 (disponible chez Gallica BnF) 187 pages. [L’auteur tient les poésies pour authentiques ; son ouvrage contient des documents du plus vif intérêt, communiqués par les héritiers de Madame de Surville].

Anatole LOQUIN . Réponse à M. Antonin Macé. Les poésies de Clolilde de Surville. Etude. (Extrait des Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, année 1873), Bordeaux et Orléans, 1873, 244 pages. [Réfutation facile et peut-être trop copieuse de l’ouvrage
précédent.]

Eugène VILLEDIEU Marguerite de Surville, sa vie, ses œuvres, ses descendants devant la critique moderne. (disponible dans les collections Gallica BnF), Paris et Privas, 1873, 8°, XVI-428 pages, met une éloquence intarissable au service de la cause de Clotilde. Son ouvrage contient de nombreux et utiles renseignements sur la famille de Surville].

En 1888 une étude bibliographique et littéraire signée de l’abbé ** et intitulée Marguerite de Surville et ses poésies publié à la Librairie des bibliophiles (disponible dans les collections Gallica BnF) loue la qualité du travail d’Eugène Villedieu : « Un de nos Écrivains, avantageusement connu dans le monde des Lettres, M. E. de Villedieu, a donné une Étude développée sur Marguerite (Clotilde) de Surville et ses poésies. C’est un livre important, qui a eu l’adhésion chaleureuse d’un bon nombre de nos éminents littérateurs, poètes ou érudits, et celle de connaisseurs très distingués, tels que Germer-Durand, en choses esthétiques du Moyen-âge et des temps modernes […] Son ouvrage est, en résumé, une œuvre considérable, et, de beaucoup, la plus complète de toutes celles qui ont été publiées sur ce sujet. C’est, en même temps, un service signalé rendu aux Lettres et à la vérité historique. »

Léon Védel nous apprend dans sa description du domaine du Pradel que la famille de Surville avait hérité du domaine d’Olivier de Serres : « La famille de Serres posséda le Pradel jusqu’en 1691. Cette année, Marie de Serres, dernière descendante directe de l’illustre agronome, l’apporta en dot à un seigneur de Mirabel. Il resta dans cette maison jusqu’à la mort de Madame Pauline de Mirabel, veuve du marquis de Surville, le héros royaliste de 1798, et l’auteur, un moment présumé des poésies de Clotitde de Surville… » Le même auteur précise dans une note que « Un livre ce M. A. Mazon, fruit de laborieuse» recherche et d’un profond savoir MargueriteChâlis et la légende de Clotilde de Surville, Paris, Lemerre, 1873), prouve, hélas, que ces poésies ne peuvent pas être de la personne qu’on a voulu désigner sous le nom de Clotilde de Surville, et que leur date est de beaucoup postérieure au quinzième siècle. Nous disons : hélas, car nous regrettons vivement, pour notre part cette douce et passionnée figure de poétesse. » Le livre dont il est question est signé Albin Mazon, intitulé Marguerite Châlis et la légende de Clotilde de Surville, il est consultable sur le site internet de l’Université de Toronto (cliquez ici).

En 1873 Jules Guillemin dans son une étude intitulée Clotilde de Surville et ses nouveaux apologistes : une fausse résurrection littéraire (disponible dans les collections Gallica BnF) va dans le même sens que Mazon : « J’espère avoir suffisamment prouvé que Clotilde de Surville n’a jamais existé, et qu’eût-elle existé, elle n’aurait pu écrire les vers donnés sous son nom. Il me reste à faire voir que le seul auteur de ce pastiche, à part une très-minime et très-insignifiante collaboration de M. de Brazais, ne peut-être que le marquis de Surville, puisque M. Macé a péremptoirement démontré que Vanderbourg, contrairement à ce qu’on avait d’abord supposé, n’y était absolument pour rien. »

L’existence de Clotilde de Surville semble donc bien être une supercherie littéraire, une de ces plaisanteries de poètes potaches qui font le plaisir des ri(maill)eurs et qui a dû amuser l’Amateur de livres Charles Nodier.

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L’amateur de livres par Charles Nodier (Document Gallica BnF)

Charles Des Guerrois dans ses Études sur quelques-uns de nos vieux poètes : Vauquelin de La Fresnaye, Sainte-Marthe, N. Rapin, J. de La Péruse, Clotilde de Surville, etc. (consultable ici chez Gallica BnF) assure que Charles Nodier, éditeur des poèmes de Clotilde de Surville, n’était pas dupe de la supercherie…

Olivier de Serres en revanche a bel et bien existé et je vous invite à le lire. C’était un sage observateur de la nature que Victor Fraitot a dépeint en ces termes : « Indifférent en apparence aux évènements qui se passent autour de lui, il nous semble le voir, « un livre au poing », dans son jardin, parmi ces fleurs dont « les vertus ravissent l’entendement humain ». Il nous a peint lui-même, en des termes d’une simplicité qui captive, cette solitude où « hors du bruit, il jouissait en repos des aises dont elle abonde : la sérénité du ciel, la salubrité de l’air, le plaisant aspect de la contrée ; d’un autre côté, la contemplation des belles tapisseries des fleurs, les beaux ombrages des arbres, la joyeuse musique des oiseaux. » (Victor Fraitot, Olivier de Serres, « Bibiothèque des écoles et des familles », Hachette et Cie, 1882).

On trouve dans les collections numériques de Gallica BnF plusieurs ouvrages consacrés à Olivier de Serres :

« Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs d’Olivier de Serres Seigneur du Pradel ». 1600 (première édition de ce monumental livre de plus 1050 pages qui mérite d’être lu, relu, parcouru pour le plaisir de la lecture et pour la richesse de ses propos).

Monsieur A.C.T., Clotilde de Surville et Olivier de Serres, Imprimerie de L. Escudiès, Aubenas, 1858 (11 pages, curieux dialogue évidemment fictif entre la poétesse imaginaire Clotilde de Surville et l’agronome Olivier de Serres).

Léon Védel, Le Pradel et Oliver de Serres : à travers le Vivarais, Imprimerie P. Mouillot, Paris, 1881 (31 pages tirées à part de la Revue de France du 15 Juin 1881 récit par un artiste peintre de sa visite au domaine du Pradel en vue de peindre la rencontre entre Olivier de Serres et Henri IV)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5783265v

Victor Fraitot, Olivier de Serres, Hachette 1882 collection « Bibliothèque des Écoles et des Familles » 34 pages et trois pages non paginées d’illustrations.

Henry Vaschalde, Olivier de Serres Seigneur du Pradel, sa vie et ses travaux illustré de portraits, Gravures et fac-simile, E. Plon, Nourrit et Cie, 1886, (232 pages).

Madame la Comtesse Drohojowska (née Symon de Latreiche), Les Grands Agriculteurs modernes Olivier de Serres — Duhamel du Monceau — Parmentier — Matthieu de Dombasle, Maison Alfred Mame et fils, Tours, 1905, 142 pages (les pages pages 11 à 57 sont consacrées à Olivier de Serres).

Pour en savoir plus sur Olivier de Serres

http://www.olivier-de-serres.org/index.php (site officiel du domaine du Pradel).

Il y a cent ans 19 Juillet 1919: Le Secret de la Fortune par

Évoquer le 19 Juillet 1919 va nous conduire à découvrir un livre pour faire fortune et nous en apprendra un peu plus sur la publicité, sur l’influence de la culture française à New-York. Dans la foulée nous croiserons aussi Maurice Leblanc, l’auteur d’Arsène Lupin…

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Le Cachet de Paris Juillet 1919. Document Gallica BnF.

Le 14 Juillet 1919 avait été marqué, à Paris, par le « Défilé de la Victoire » sur les Champs-Élysée. Le 19 Juillet 1919 c’était au tour des Britanniques d’organiser leur Défilé de la Victoire à Londres. Deux jours après, à Paris (le 21 juillet) on redoutait une grève de la C.G.T…  En juillet 1919, la rue retrouvait avec difficulté ses couleurs joyeuses, celles des chapeaux aux formes baroques proposés à ses lectrices par Le Cachet de Paris  (on a vu dans le précédent billet avec la Semaine Élégante de l’Excelsior que la tendance était au retour des couleurs claires). La Mode n’est pas une science exacte. Cette tendance du retour aux couleurs lumineuses est contredite par le numéro de Juillet du Cachet de Paris: «Les courses continuent une carrière féconde pour la Mode; elles nous apportent des renseignements précieux sur le goût de nos mondaines, renseignements dont on peut faire état dans un journal qui se pique… de fuir l’excentricité, car il semble que, depuis la guerre surtout, les toilettes —et c’est le cas pour celles des courses— soient revenues à la note sobre, sévère, pourrai-je dire, à cause du noir et des tons foncés qui paraissent s’installer dans la mode et ne plus vouloir quitter la place revendiquée par le blanc à cette époque de l’année…» (éditorial à lire en intégralité chez Gallica BnF ici).

Le Cachet de Paris Juillet 1919 (document Gallica BnF)

On le constate à la lecture de cet article, les arbitres des modes étaient d’abord les dames de la haute société. Les plus modestes devaient trouver d’autres moyens pour s’habiller avec goût. Dans le quotidien Le Journal du 19 Juillet 1919, la Mode n’est pas absente. Elle est évoquée par cette publicité associée à l’image rassurante d’un facteur distributeur de colis postaux «Achetez au prix de gros les beaux tissus pour vos toilettes élégantes...» Il y a cent ans les fashion addict faisaient elles-mêmes leurs vêtements, on constate également que la publicité et la vente par correspondance existaient et qu’elles se diffusaient notamment par voie de presse…

Le Journal 19 Juillet 1919 (page 4) document Gallica BnF

Dans ce même numéro (en bas de la deuxième page) les amateurs de récits palpitants pouvaient découvrir l’épisode n°44 d’un feuilleton signé Maurice Leblanc L’île au trente Cercueils.

Le Journal 19 Juillet 1919 (document Gallica BnF).

Il y a cent ans les journaux étaient de belles invitations à la lecture, on passait moins de temps devant les écrans mais on pouvait laisser les yeux vagabonder dans Le Journal de rebondissements en rebondissements à la recherche d’un entrefilet palpitant invitant à la découverte inattendue, en éveillant sans cesse  l’attention du lecteur… Chaque paragraphe semble être un nouvel épisode de feuilleton. Juste à côté d’une publicité pour OUF la Revue la plus gaie de Paris, le lecteur d’il y a cent ans pouvait découvrir les dernières nouveautés: des livres emplis de promesses qu’il s’empresserait d’acheter en librairie:

Le Journal 19 Juillet 1919 (document Gallica BnF).

On notera qu’après les privations de la guerre, le premier ouvrage proposé par ce Bulletin du 19 Juillet 1919 est une splendide invitation à la prospérité: La Fortune par la publicité de Paul Pottier. Né en 1870 il était journaliste à la Dépêche de Toulouse et auteur de plusieurs livres et pièces de théâtre. Le titre alléchant de sa dernière oeuvre était Le Secret de la Fortune par la Publicité (vendue à l’époque 7fr50 et disponible aujourd’hui à la lecture dans les collections numériques de Gallica BnF).

Secret de la Fortune par la Publicité (document Gallica BnF).

Ce livre est dédié par Paul Pottier «Aux industriels, aux Négociants, aux Voyageurs, aux Représentants de Commerce, à tous ceux qui, en portant à l’étranger notre pavillon commercial et le produit de nos industries, deviennent en même temps les pionniers de la pensée française…»  Après les violences et les horreurs sombres de la guerre de tranchées, Paul Pottier invitait à l’activité et à l’optimisme: «Des peuples se sont transformés, des nations se sont éveillées au labeur et à l’activité. Le vieil équilibre des mondes s’est rompu et il a semblé qu’un autre soleil fécondait la terre. Une force nouvelle est née, en effet qui a changé la face de l’Univers, bousculant les idées et les méthodes anciennes. Cette force, c’est la Publicité. Sur les champs de batailles économiques, elle a donné la victoire à ceux qui ont su la conduire. Elle est l’arme moderne des peuples qui marchent progrès et à la gloire. Pour nous, Français, elle apparaît encore entourée de ténèbres redoutables. C’est un mystère que nous allons percer, c’est ce voile que nous allons déchirer pour vous montrer la route lumineuse du succès qui s’ouvre devant vous….» Dès les premières lignes de son Chapitre premier Pottier invite ses compatriotes à s’emparer de cette nouvelle arme: «La publicité n’est ni américaine, ni anglaise, ni française, elle est universelle et, bien comprise, elle est à la portée de tous…» Elle s’adresse également à toutes et à tous, et particulièrement aux lectrices élégantes du Cachet de Paris que l’on évoquait plus haut, mais aussi aux lectrices du Journal, ces couturières qui attendent avec impatience le facteur et ses colis de tissus en gros. Paul Pottier invite les rédacteurs d’annonces à penser particulièrement à elles (page 22): «Pour une machine à coudre que nous appellerons Rapid, l’appel est: Plus de robes moins de dépenses. Rappelons que cette machine a comme particularité d’avoir été faite pour les petites bourgeoises qui veulent confectionner leurs robes à la maison, de façon à être élégantes, sans beaucoup dépenser…» Bref, ce petit manuel de deux-cent pages, vieux d’il y a cent ans aujourd’hui possède une table des matières riche dont chacun saura tirer profit...

Néanmoins si Le Secret de la Fortune par la Publicité est riche de conseils, il ne faut pas s’attendre à y trouver une vision critique ou philosophique de la publicité et de ses dangers et dérives… Paul Pottier a souhaité la décrire en technicien dans ce qui peut s’apparenter à un simple manuel de technique publicitaire (on pourra y puiser quelques conseils efficaces de rédaction pour « communiquer »).

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Paul Pottier ne s’avère pas visionnaire et ne semble pas apercevoir les dangers possibles de la « propagande » (un terme qui a été dévalorisé parce-que précisément les régimes génocidaires, autoritaires et totalitaires du vingtième siècle en ont largement abusé). Pottier ne s’est pas seulement intéressé à la pratique du commerce et de la propagande, il était avant tout « homme de lettres ». En 1901, il avait participé en tant que co-auteur à un livre intitulé Les Prolétaires intellectuels en France ouvrage dans lequel il avait écrit notamment le Chapitre 6 intitulé « Le Prolétariat des Élus » (enquête parlementaire sur les causes et les remèdes du mal)... Il y a cent ans, argent et politique étaient déjà l’occasion d’un mélange détonnant. Le Journal en témoignait par sa « une » du 19 Juillet 1919. On y apprenait la démission de Monsieur Boret Ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement (une répercussion de la « vie chère »):  «On se rend compte que le ministre du ravitaillement perd pied et se noie… Et nul de ses collègues n’est là pour lui tendre une main secourable… On le laisse sombrer…»

Le Journal 19 Juillet 1919 (un document Gallica BnF)

La page de « une » insiste également sur l’appel au secours des régions libérées: «Ce que nous voulons, ce qui est indispensable pour nous sortir de l’affreuse misère où nous sommes, le voici dans ses grandes lignes: Suppression des échelons et des lenteurs irritantes qui paralysent toutes les bonnes volontés…» Deux dessins humoristiques illustrent ces paralysies administratives: «C’est triste de les avoir libéré de l’ennemi… …pour les laisser envahir par la paperasse…»

La France envahie par la paperasse parvient toutefois à exporter sa culture, on apprend, dans le même quotidien de ce 19 Juillet 1919 que la comédienne Yvette Guilbert s’apprête à fonder une École française de Théâtre à New-York…

Yvette Guilbert à New-York dans Le Journal du 19 Juillet 1919. Un document Gallica BnF

«Jadis un feuilleton palpitant suffisait à garder le lecteur jusqu’au dénouement du drame, mais on a abusé du frisson. Si le plus extraordinaire des romans a encore le pouvoir d’élever le tirage d’un journal déjà connu, il est incapable à lui-seul de lancer une feuille nouvelle […] Au demeurant le roman-feuilleton a été détrôné par le roman-cinéma» écrivait Paul Pottier dans Le Secret de la Fortune par la Publicité… Bientôt le roman cinéma serait détrôné à son tour par la comédie musicale américaine porté par des actrices et des acteurs des athlètes complets de la puissance de persuasion (et peut-être formés par Yvette Guilbert)…

Yvette Guilbert avait-elle lu l’ouvrage de Paul Pottier pour mieux faire connaître son École New-Yorkaise?

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Ou bien au contraire doit-on penser que Paul Pottier s’était inspiré dans son livre de la réflexion d’artistes aussi talentueux que Yvette Guilbert? Le Journal insiste sur l’à propos de la création par Yvette Guilbert de son École de théâtre. fullsizeoutput_14a

Quelle a été la réelle influence de l’École de théâtre d’Yvette Guilbert à New-York sur la culture américaine?

Suite au prochain épisode…

Histoire de bizangos » par Fanny Bernard

Je me suis laissé happé en une lecture d’un seul souffle dans cette nouvelle au style alerte, écrite par une amoureuse d’Haïti dont la passion est contagieuse. Fanny Bernard nous fait voir, sentir éprouver par tous les sens, tous les pores de la peau la lumière et les parfums, le tourbillonnement et les bruissements de voix, la présence charnelle et envoutante d’Haïti. À travers le regard, les sensations, les sentiments et les rêves de René, le nouveau proviseur du lycée Français de Port au Prince, le lecteur sens, éprouve et découvre Haïti, sous toutes ses facettes avec la présence vaguement inquiétante des bizangos ces papillons haïtiens à forte charge légendaire et symbolique, avec le charmes des voix, des langues et des corps, avec le mystère de présences féminines un peu énigmatiques mais vigoureusement sculptées dans la matière des mots par la plume de Fanny Bernard. Un récit bref en nombre de mots mais tellement chargé d’émotions et de passions qu’il fait durer infiniment le plaisir de la lecture. J’ai particulièrement apprécié la belle ouverture de la fin qu’il ne faut pas dévoiler. Au terme de cette lecture on ne peut que tomber amoureux d’Haïti la terre de Toussaint Louverture, île à l’histoire chaotique, soumise aux vents les plus contraires. Mais une île au charme si puissant, pourvoyeuse de tant de mots et de beautés et de tant de talents littéraires, de tant de beautés et de tendresses humaines… …que René, le vieux proviseur proche de la retraite m’a semblé au terme de cette histoire être redevenu un adolescent redécouvrant la vie…

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Sous le pseudonyme de LouBSimone, Fanny Bernard a écrit un article sur Haïti sur blog « Heureux qui comme Ulysse » cliquez ici

Le Mauvais temps (Mové tan) par Ludvik Jean-Denis

Le Mauvais temps (Mové tan) de Ludvik Jean-Denis

Ce recueil de nouvelles est dédié par Ludvik Jean-Denis

« À mon papillon,

mon petit bout de paradis,

qui m’a inspiré tant d’histoires. »

Tout le monde aura reconnu dans ce papillon l’île de La Guadeloupe…

Ces nouvelles sont des regards attendris et nostalgiques, enracinés et fiers, amoureux et humoristiques portés sur ce grand papillon des Antilles.

Ce livre est à conseiller à toutes celles et ceux qui sont amoureux de La Guadeloupe, à toutes celles et ceux qui souhaitent faire connaissance de ce territoire des Antilles à travers les regards d’un amoureux de ce petit bout de paradis.

Cette île dont on fait connaissance est celle des Guadeloupéens. On entre pour ainsi dire dans leur psychologie, dans leur intimité. Pour de trop nombreuses personnes, La Guadeloupe est connue comme une destination touristique dont le privilège n’est pas offert à toutes et à tous. Mais si cette île est souvent trop inconnue et méconnue c’est parce-qu’on ne prend pas assez le temps de l’écouter dans sa réalité même.

Ludvik Jean-Denis propose dans ce recueil huit nouvelles qui sont comme des croquis brossés, comme des fenêtres ouvertes pour écouter les murmures de l’île. « Frère de coeur », « Un dimanche à la messe », « Solina », « Kenbwa »… Je vous laisse découvrir les autres titres en achetant le livre.

Ces nouvelles nous font entrer dans le quotidien de l’île. Elles ont pour sujet les Guadeloupéens et La Guadeloupe, les personnages, les paysages, les atmosphères, la psychologie de chacun est présenté en traits rapides, rapidement tracés, avec habileté, avec humanité…. Avec cette fragilité empreinte de maladresse (ou de mâle adresse), signe que l’auteur est humain, pleinement humain, entier. Ludvik Jean-Denis est jeune, Antillais, empli de fougue et d’amour pour son objet d’enthousiasme : écrire La Guadeloupe.

La prose de ses nouvelles est vivante, enracinée sur la terre dont il est question, ancrée dans la mer des Caraïbes. Elle évoque le goût du rhum antillais, celui qui ne s’oublie jamais si on l’a goûté une fois sous les tropiques, elle évoque l’accent antillais celui qui ne s’oublie jamais si on l’a écouté une fois avec la reconnaissance de celui qui a eu à vivre une fois dans sa vie l’immense générosité Antillaise.

Dans ces nouvelles, le sourire et l’humour, les petites passions humaines et le sublime de la nature, les sauts vertigineux dans le vide et les miracles de rencontres inattendues s’entrecroisent pour le plus grand bonheur du voyageur des mots qu’est le lecteur. Les chutes surprennent ou font sourire. Le genre de la nouvelle n’est pas facile à manier, les nouvelles de Ludvik Jean-Denis relèvent le défi. Elles sont fraîches et vives comme l’ouvrage d’un jeune écrivain qui un jour en pleine maturité nous offrira un maître ouvrage où jailliront toutes les promesses de feu d’artifices qui pétillent déjà dans ces histoires courtes.

Présentation de l’éditeur

« Depuis quelques temps, Zouti rentrait bredouille de ses virées en mer. Les fonds marins n’avaient pas le moindre poisson à lui offrir. Cette situation n’était plus tenable car il avait une grande famille à nourrir.
Jour après jour, il retournait au large de la Pointe des Châteaux, braver l’océan Atlantique houleux et capricieux comme à son habitude, avec sa petite barque.
Zouti était confiant et savait que ça mordrait tôt ou tard. Il croyait en sa bonne étoile et à son défunt père marin qui veillait sur lui. »
37 pages
Editeur: BoD
Parution: 2 mai 2018
Edition: e-book

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« La délivrance de l’accordéon » par Loli Artésia

Sur la couverture il est écrit « poésie ». Je ne sais pas bien ce que c’est que la poésie (ce mot aux contours flous, brumeux, printanier ou automnal, superbe ou gredin). Ce que je sais en revanche c’est l’enthousiasme suscité en moi par la lecture du titre. Sur la couverture, au dessus de « poésie » on lit « La délivrance de l’accordéon ».

À la lumière de ces cinq mots, immédiatement les images défilent, comme au cinématographe. Elles surgissent comme des promesses d’un univers à nul autre pareil, dessins animés tourbillonnants, films muets assourdissants, drames réalistes, aventures picaresques, mélodies envoûtantes…

Comment y résister ?

Dès la parution de ce petit livre de Loli Artésia, je me suis rué dans mon magasin à livres.

« La délivrance de l’accordéon ! »

Il me fallait immédiatement. Je l’ai acheté. Je l’ai ouvert et refermé, comme un accordéon. Je l’ai ouvert et refermé, non sans avoir déroulé d’une traite à l’allure d’un fox-trot, en un souffle, tous les textes inclus sous ce titre fabuleux. Depuis, il est allongé à la place d’honneur sur ma table de nuit, félin, silencieux ou bavard.

Il paresse.

Mais je ne le laisse pas se reposer. Je l’ouvre avec délice, quand ça me chante.

J’aime savourer l’un ou l’autre des poèmes de Loli Artésia.

Je ne sais pas ce que c’est qu’un « poème » mais il faut bien avouer que ce mot va comme un gant aux arpèges de mots de Loli Artésia. Certains vous réchauffent de leurs rayons éblouissants comme un tableau de Botticelli. D’autres vous enchantent comme de vieux souvenirs d’enfance, certains vous agrippent, vous griffent, vous boxent ou vous caressent. Les uns d’un œil superbe vous entraînent malicieusement dans une farandole espiègle. D’autres sont tristes ou nostalgiques, blafards, comme une rencontre au crépuscule entre Arthur Rimbaud et Léon Spillaert.

Les vers y circulent en tout sens, lumineux ou souterrains, invitant à redécouvrir le monde sous une lumière inimitable. J’adore ce livre. Injustement. Je le lis et le relis, le feuillette et le contemple. J’y cours en un sprint époustouflant. J’y rêve en un rêve éveillé. C’est un coup de coeur. J’adore ce livre. Il me passionne. Si c’est cela la poésie j’en suis amoureux. Elle est modeste et simple, imprévisible, abrupte et sans concession, surprenante et souvent vertigineuse :

« Hop ! Se décroche

« La nacelle

« Finie la balancelle

« Et le violoncelle

« Sonne faux

« Dégringolade… »

Mon opinion sur les poèmes de Loli Artésia est aussi injuste qu’une dégringolade amoureuse.

J’adore.

Je pourrais m’abandonner à une avalanche infinie de superlatifs…

En dégringolade…

Mais je sais que nous sommes sur internet. Si j’en ajoute vous ne me lirez pas. Alors laissez-moi juste vous supplier en douze mots de prose : « achetez tout de suite La délivrance de l’accordéon de Loli Artésia ! »

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