D’Hégésippe Simon à Clemenceau en passant par

En explorant la presse d’il y a cent ans, on vagabondera d’Hégésippe Simon à Clemenceau en passant par Bernard l’enchanteur… 

Le 27 Juillet 1919 il y a cent ans, dans Le Petit Jounal Supplément Illustré, sous une illustration représentant un écrivain du XVIIIe siècle absorbé dans sa lecture, on pouvait lire cette invitation à cultiver l’imagination. Une incitation à écrire pour le public émerveillé des enfants :« Aussi un beau jour, brusquement, dans une résolution courageuse, avait-il relu tout d’une traite les œuvres de M. Perrault, mort depuis soixante ans, et dont personne n’avait repris la tradition. Ah ! la jolie manière que celle-là ! La jolie philosophie ! Ne pouvait-il suivre cette voie charmante écrire pour les tous petits des œuvres qui, comme celles du vieux maître resteraient. »Ces lignes terminaient l’épisode d’un feuilleton intitulé « Bernard l’enchanteur » et signé Henry de Forge.

Qui était-il ? Albert, Marie, Paul, Henry Sazerac de Forge est né le 27 novembre 1874 à Nevers dans la Nièvres et il est mort le 7 Mars 1943 à Paris.

Auteur de romans, feuilletons, de livrets d’opéra, d’opérettes, pièces de théâtre, journaliste, Henry de Forge s’est fait un nom pour avoir participé à quelques joyeuses farces artistiques et littéraires (anecdotes relatées par le quotidien Paris-Soir du 20 Février 1925).

Henry de Forge Paris-Soir 20 Février 1925 (Document Gallica BnF)

L’affaire Boronali : « Un tableau fut présenté dans une exposition d’art très moderne. Le jury l’accepta. Quelques jours plus tard, paru un article illustré de photographies documentaires attestant que le tableau avait été peint par un âne à la queue duquel on avait attaché un pinceau trempé dans diverses couleurs. Cette satire provoqua un immense éclat de rire. C’est Henry de Forge qui l’avait inventée et réalisée en collaboration avec Roland Dorgelès. »

L’affaire Hégésippe Simon :« Des parlementaires furent sollicités au sujet de la commémoration de cet orateur probe, de cet homme politique intègre en qui s’alliaient toutes les vertus républicaines. Députés, sénateurs assurèrent le comité, que, pour eux, cette grande figure était inoubliable. Quelques jours après, on apprenait qu’Hégésipe Simon n’avait jamais existé […] Henry de Forge et Birot avaient été les inventeurs de cette mystification. »

Le Birot dont il est ici question est Paul Birault (1874-1918), journaliste au journal L’Éclair et Imprimeur d’art, éditeur, sous le nom de Birot. Cet article de Paris-Soir est la seule source que j’ai trouvée qui fasse référence à Henry de Forge comme ayant pu jouer un rôle dans l’affaire Hégésippe Simon, qui est en général attribué au seul Birault. Sans doute parce-que Henry de Forge demeure un auteur un peu oublié… Il y a sans doute ici une question à creuser.

Henry de Forge dirigeait un journal satirique (Fantasio). Il écrivait beaucoup pour la presse (des contes et des feuilletons).

Deux de ses livres ont été primés par l’Académie Française : « La Créance » a reçu le prix Montyon (1918) et « Soi-même » a reçu le prix de Jouy (1929).

Durant la guerre il était Caporal dans le 38e régiment d’infanterie territoriale qui était intervenu en Lorraine (région de Baccarat et Lunéville).

En 1916, il publie ses impressions du front sous le titre Ah ! La belle France. En Avril 1917, Laurent Tallhade avait publié dans le quotidien « L’Oeuvre » un article sur ce recueil. Le style du critique laisse augurer du style de l’ouvrage… C’est aussi un bel exemple de ce que la presse pouvait publier au sujet du front, des poilus et des tranchées… Le critique évoque Mérimée, Zola, Mirbeau, Flaubert et Victor Hugo pour aborder le style du Caporal Henry de Forge « Il peint beau le soldat. Ainsi, Rude, Géricault ou David, idéalisant les grognards de l’empire, bien loin de montrer « leurs habits bleus par la victoire usés », leurs barbes squalides, leurs visages hâlés par la fatigue, creusés par la neige ou recuits par le soleil, empruntaient à la sculpture grecque les formes d’Achille, d’Hector ou de Diomède, les montraient pareils aux combattants des bas-reliefs, dans l’auguste et blanche nudité des Achéens homériques, soldats aux belles cnémides, luttant sous les murs d’Ilios, pour la conquête d’Hélène et la gloire de l’Occident. »

Laurent Tallhade ne veut pas méconnaître la laideur cruelle de la guerre de 14-18 : « Jamais le soldat ne fut moins beau —à prendre la signification plastique du terme— que dans la guerre d’aujourd’hui. Ni costumes étincelants, ni gestes magnanimes, ni parades militaires. L’héroïsme ne s’extériorise point […] Avec toute son horreur, laide et prosaïque, la Mort abat, dans leurs caverne de boue, au milieu des rats et de la vermine, un troupeau d’hommes blafards, exténués, imbus par l’averse impitoyable, d’une fangeuse humidité. Leurs abris empestent. Leurs défroques, d’où furent écartés avec soin, jusqu’aux moindres vestiges d’ornement et de couleur, se confondent avec la glaise du terroir, la brume des lointains, grisaille des vieux murs. Aucune beauté n’enguirlande leur sacrifice… »

« M. Henry de Forge n’a pas voulu s’attarder à des constatations visuelles […] Martyrs, en vérité, ces jeunes hommes […] incarnent en eux « la belle France » dont les paysages amicaux, la terre maternelle où dorment les aïeux, la terre qu’au prix de leur sang versé, ils rachètent lentement du déshonneur de la servitude ! Paysans, bourgeois, travailleurs de l’usine, de l’atelier ou de la mine, tous attendent patiemment l’heure des suprêmes revanches, portent sans faiblir un poids, alourdi chaque jour, d’épouvante et de douleur. En un langage sobre, vivant, alerte, d’une concision toute militaire —sermo galeatus— M. Henry de Forge peint en beau ces « poilus » de la grande guerre, enfants, hommes faits, en armes pour défendre leur pays, la liberté et l’univers […] La plupart d’entre eux gardent une gaieté puérile, une bonne humeur que rien n’abat. Grandeur, douceur, gaieté, douleur aussi, l’écrivain rencontre sur sa route les innombrables aspects de ces âmes charmantes […] Ses contes brefs ont gardé assez de vigueur soldatesque pour sauver, alors même qu’il enjolive leurs attitudes et leurs propos, les hommes qu’il dépeint, de la monotonie et de la fadeur. Petit-Louis, le conscrit berrichon, esprit valeureux dans un corps en ruine ; Claude, l’enfant de la zone qui, pour veiller sur son grand-père habite et « fait des commissions devant l’ennemi » ; Mlle Virginie, la pauvresse octogénaire qui de ses mains nouées par le travail passemente des bouquets artificiels pour la tombe des soldats ; cet autre vieillard, Monchably, cabotin hors d’âge, qui se fait tuer pour expier le tort de n’avoir pas servi quarante-cinq ans plus tôt, sont taillés en pleine humanité. » […] Ajoutez quelque chose encore, dont le talent même s’ennoblit : une émotion généreuse, l’accent inimitable que donne à un récit de guerre la présence du narrateur sur les champs de bataille, sa participation aux gestes mémorables dont, avec des paroles éloquentes et dans une prose de choix, il a fixé pour nous le souvenir. »

Le conte Bernard l’enchanteur n’a que peu de rapport avec les « écrits de guerre » sur lesquels nous venons de nous étendre. Le personnage principal, l’époque où est placée l’intrigue (XVIIIe siècle) manifestent une volonté de s’évader des horreurs de la guerre dont Henry de Forge a été témoin. Il ne semble pas avoir été publié que sous autre forme que celle de feuilleton dans plusieurs journaux.  Bernard l’enchanteur est néanmoins mentionné dans la bibliographie de Henry de Forge publiée en 1922 dans L’Annuaire international des lettres et des arts de langue ou culture française publiée par Jean Azaïs...

Malgré le nombre non négligeable de titres cités dans sa bibliographie, on ne trouve dans les collections numériques de Gallica BnF qu’un seul livre signé Henry de Forge. Il s’agit d’un court roman intitulé Le Pépin du Roi et coécrit avec Charles Esquier.

Le Pépin du roi (Document Gallica BnF)

Comme Bernard l’enchanteur (qui se situe à la fin du XVIIIe siècle sous Louis XVI) Le Pépin du Roi est un roman historique (il y est question  du « pépin » du Roi Louis-Philippe)…

En évoquant les dernières pages du Petit-Journal Supplément illustré du 27 Juillet 1919 j’allais oublier de vous signaler que ce numéro est d’abord célèbre pour avoir publié en couverture la carte de la nouvelle Allemagne  (celle résultant du Traité de Versailles encore en discussion à l’Assemblée Nationale) et qu’on trouve également dans ce numéro un article signé Maxime Audouin qui a contribué à entretenir à la popularité de George Clemenceau, Président du Conseil et Ministre de la Guerre : « Le Tigre en pantoufles ».

En cette fin du mois de juillet, Clemenceau n’était certainement pas le seul à enfiler ses pantoufles. Le Caporal Henry de Forge les avait lui aussi chaussées avec succès en publiant son Bernard l’enchanteur pour renouer avec les plaisirs de ses lectures de jeunesse. On peut supposer qu’il renouait ainsi avec sa propre enfance, celle durant laquelle il avait peut-être partagé la découverte de quelques contes merveilleux avec son grand frère (ou cousin?)  Léonide de Sazerac de Forge (pionnier de l’aviation mort en 1914)...

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