Il y a cent ans: Inauguration du Pont Notre-Dame

Il y a cent ans dans L’Excelsior  un entrefilet annonçait l’ Inauguration du pont Notre-Dame par le Président Poincaré

« Le pont Notre-Dame qui sera inauguré officiellement demain par M. Poincaré, était, comme celui de la Tournelle, qui, lui, a été entièrement condamné, un grand tueur de bateaux… » pouvait-on lire dans cet article du 3 Septembre 1919 (ci-dessous reproduit, extrait des Collections Gallica BnF)

(article de L’Excelsior à lire ici).

Le Gaulois du Lundi 5 août 1907 se faisait l’écho, dans un entrefilet en première page de la nécessité  de ces travaux sur ce pont devenu « tristement célèbre pour les collisions qu’occasionne cet étroit passage ménagé entre ses arches trop nombreuses. Il y eut de ce fait, au cours des quinze dernières années, trente-cinq bateaux ou péniches coulées avec leur chargement. »

(Le Gaulois du 5 août 1907 à lire ici ).

Le Rappel du 9 avril 1895 fait ainsi mention d’un naufrage en Seine dû au pont Notre-Dame : « Hier matin, vers onze heures, le Père-Eternel, chargé de sable et remorqué par la Guêpe n° 25, a rompu son amarre et est allé se heurter contre la troisième pile du pont Notre-Dame. Il a sombré aussitôt en amont du pont, piquant une tête en avant. On n’apercevait plus, quelques minutes après, que l’arrière du chaland sortant un peu de l’eau et les deux mâts.
Quatre personnes se trouvaient sur le bateau, trois d’entre elles se jetèrent à l’eau et gagnèrent l’une une barque voisine, les autres un bateau-mouche qui remontait la Seine et qui s’était arrêté pour secourir les naufragés.
Le quatrième marinier, moins prévoyant, avait voulu, malgré les avis de ses camarades, descendre dans la cabine pour prendre ses effets, espérant pouvoir remonter avant que le bateau coulât. Depuis, on ne l’a pas revu… M. Lépine, préfet de police, qui, on le sait, fait tous les matins une promenade pédestre à travers Paris, se trouvait sur le pont Notre-Dame quand l’accident s’est produit. Aussi a-t-il pu faire organiser le premier les secours nécessaires… » (article à consulter ici dans les collections Gallica BnF ).

Pour que que des aventures comme celle du naufrage du Père-Éternel, sous une voûte de Notre-Dame ne se reproduisent pas, il était donc important que cette restauration de 1907 soit décidée…

Avant cette restauration due à la IIIe République, le pont Notre-Dame avait eu une histoire, belle et mouvementée, relatée dans plusieurs ouvrages (par exemple dans les « Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris, depuis ses commencements connus jusqu’à présent. » du Sieur Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot publié entre 1772 et 1775.).

On y apprend que « Ce Pont aboutit aux rues de la Lanterne & Planche-Mibrai, il facilite par-là une communication en droite ligne de la Porte Saint-Jacques à celle de Saint-Martin. Du Breul, Sauval, les Historiens de Paris, & M. Piganiol, disent unanimement que ce Pont fut commencé en 1412… » Auparavant, selon Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot, il n’existait apparemment qu’une installation provisoire, bricolée avec quelques vieux tonneaux : « Au reste, on ne peut guère douter que ce Pont n’existât longtemps avant l’époque qu’on lui donne. Raoul de Presle, qui vivoit sous Charles V, parle d’un Pont de fust, c’est à dire d’un pont de bois, qui existoit en cet endroit. » il ajoute que « Dans un manuscrit cité par D. Marrier, il est indiqué sans nom, sous ces termes simples, Le pont que l’on passoit à Planches. » et que « Le Journal de Paris, sous le règne de Charles VI, l’appelle le Pont de la Planche de Milbrai. ». C’était vraisemblablement un ouvrage bien précaire et bien fragile, puisque la« Ville se trouva obligée, en 1412, de le reconstruire ; […] Le nouveau Pont fut construit en bois : le dernier Mai 1413, le Roi y mit le premier pieu, le Dauphin, les Ducs de Berri & de Bourgogne & et le Sire de la Trémoille eurent part à la cérémonie : il fut nommé le Pont Notre-Dame. »

Lui non plus n’était pas très solide nous précise le Sieur Jaillot : « On voit par un Arrêt du 13 Février 1440, qu’il avait déjà besoin de réparations & et qu’il fallait obvier à sa démolition & destruction. Le 25 Octobre 1499, à neuf heures du matin, ce pont fut emporté en entier, & il fut décidé de le rebâtir en pierre. » Jean-Baptiste-Michel de Chauvigné dit Jaillot, nous apporte à ce sujet des informations très précises : « la première pierre fut posée par Guillaume de Poitiers, Seigneur de Clérieu, Gouverneur de Paris, le 28 Mars 1499, & le lendemain la seconde le fut par M. Jean Bouchart, Conseiller au Parlement, accompagné des cinq Commis à l’Administration de la Ville. » Les travaux mirent ensuite du temps à se terminer et les historiens du XVIIIe siècle n’étaient pas tous d’accord sur la durée de cette construction :

«  Une inscription mise sous une arche de ce Pont & qui porte que le 15 Juillet 1507, fut assise la dernière pierre de la sixième et dernière arche du Pont Notre-Dame a fait dire aux Historiens de Paris & à M. Piganiol, que c’était un titre décisif pour prouver que ce Pont avait été fini cette même année, & et que malgré cela, Le Maire & Sauval ont assuré qu’il ne fut commencé qu’en 1507 et achevé en 1512 ; & Don Félibien ajoute qu’il n’en rapporte aucune preuve… » suit un raisonnement très argumenté d’où Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot conclut : « Ainsi l’on voit que si la dernière pierre de la dernière arche fut mise en 1507, ce pont ne fut réputé fini qu’en 1512, temps auquel furent achevées les maisons qu’on a construite dessus. »

Ce pont de pierre n’était donc pas qu’un passage, il était aussi lieu d’habitation, on y comptait selon les auteurs entre trente-quatre ou soixante-huit maisons… C’était semble-t-il trop présumer de sa solidité. Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot nous explique :

« On voit cependant qu’en 1540, il avait besoin de réparations, qu’en 1577, il y avait deux arches fort endommagées, & qu’ils fut encore réparé en 1659… »

Bref, on prend conscience en lisant ces lignes du XVIIIe siècle que les monuments du passé étaient bien fragiles, et qu’un pont mérite d’être soigneusement entretenu si l’on veut qu’il ne parte pas à la dérive… Ce n’était pas ce pont du XVIe siècle qui avait été responsable du naufrage du Père-Eternel mais on va constater que lui aussi était dangereux pour la navigation…

S. Dupain, ancien chef de section à la Préfecture de la Seine a publié en 1882 une monographie détaillée et argumentée  sur Le Pont Notre-Dame (disponible dans les collections Gallica BnF ici ). S. Dupain était bien placé pour rédiger cette brochure. Il dirigeait « le bureau où se traitent à la Préfecture de la Seine, les affaires des Ponts et Chaussée ». Il était en poste au moment où il avait été décidé (dans les années 1850) de construire le nouveau pont Notre-Dame responsable du naufrage du Père-Eternel sous les yeux du préfet Lépine (voir plus haut). Son témoignage mérite donc que l’on s’y attarde…

En citant les chroniqueurs de l’époque, S. Dupain apporte d’utiles précisions sur la construction de 1499 du pont Notre-Dame en pierre. Le 25 Octobre 1499 quand fut emporté le pont de bois, le Roi Louis XII était à Milan. Il envoya donc à Paris « Jehan de Doyac pour donner la conduicte et de refaire ledit pont. ».

Contrairement au Sieur Jaillot, S. Dupain estime que le pont a été totalement achevé en 1507 par la pose de la dernière pierre qui a été l’occasion d’une grande fête réunissant de hauts dignitaires ainsi qu’une fanfare ainsi que le rapporte un chroniqueur de cette année-là :


« Soit mémoire, que le samedy, dixième jour de juillet mil cinq cens et sept, environ sept heures du soir, par noble homme Dreux Raguier, escuyer, seigneur de Thionville, Prévost des Marchands, et sire Jean Lelièvre, maître Pierre Paulmier, Nicole Seguier et sire Hugues de Neufville, Eschevins de la Ville de Paris, fut assise la dernière pierre de la sixième arche du pont Notre-Dame à Paris, et à ce faire étoit présent grande quantité de peuple de la dite Ville, par lequel, pour la joie du parachèvement de si grande et magnifique œuvre, fut crié Noël et grande joie démenée, avecques trompettes et clairons qui sonnèrent par longue espace de temps. »

Les contemporains admiraient la réalisation de ce pont de 1507 pour sa beauté et sa solidité. Ils en faisaient le plus beau pont d’Europe : Tous les historiens ont fait l’éloge de sa construction. « Au milieu d’iceluy, a dit Corrozet, sont les images, de costé et d’autre, de Notre-Dame et de saint Denys, avec les armes de la Ville. Il est pavé ainsi que les rues, comme aussi sont les autres ponts, ensorte que les passants estrangers pensent estre en terre ferme. Brief, quand à la structure des ponts, c’est le seul chef-d’œuvre de toute l’Europe »

S. Dupain rappelle toutefois que ce qui rendait le pont admirable à l’époque (notamment à cause des maisons qu’il soutenait, le rendrait condamnable au regard des règles de l’urbanisme moderne. Il profite de la visite du Dey d’Alger pour nous l’expliquer :

« En 1552, lorsque l’ambassadeur du Dey d’Alger vint à Paris, le conseiller municipal Jacques Gohori, chargé de lui montrer ce qu’il y avait de curieux, raconte qu’il le vit admirer la structure et l’immensité de la Cathédrale, la magnificence du Louvre, la force et la solidité de la Bastille ; mais que lui ayant fait remarquer, en sortant du pont Notre-Dame, qu’il venait de traverser une rivière, son admiration redoubla et qu’il confessa avoir cru marcher sur la terre ferme.

On n’a pas oublié que la même illusion se produisait quand le pont n’était qu’en bois. Elle tenait à ce que ses maisons joignaient immédiatement celles des rues voisines, attendu qu’il n’y avait pas encore de quais qui les en séparassent. Nos idées sont bien changées depuis lors ; loin d’attacher quelque intérêt à ce qui, en ce temps-là, causait une sorte de ravissement, on le considérerait aujourd’hui comme un inconvénient grave. »

S. Dupain explique ensuite que ce pont Notre-Dame du XVIe siècle avait également fini par devenir très dangereux pour la circulation des bateaux. Outre le fait qu’il menaçait de s’écrouler, ces cinq arches ne pouvaient plus permettre le passage des bateaux :

« Des cinq arches qui restaient à ce pont, celle qui tenait à la rive droite était barrée par un déversoir, et les deux suivantes se trouvaient obstruées par des moulins, en sorte qu’il n’y en avait que deux de libres, et encore le passage par l’une d’elles était, à de certains moments, si dangereux pour les bateaux qu’on l’avait surnommée l’arche du diable. »

Ce pont interrompait tellement le trafic fluvial qu’il obstruait également le passage des poissons :

« Il a existé longtemps, sous une des autres arches, un instrument de pêche appelé Dideau ou Guideau, que la Ville louait à son profit. Elle n’en retirait, à l’origine, que 200 livres par an ; mais il lui en rapportait 600 en 1692 et 1,000 en 1786. C’est là que fut pris, en 1735, un si beau poisson que les officiers municipaux crurent devoir en faire présent au Roi. C’était un esturgeon qui mesurait 6 pieds 8 pouces de longueur. Cet engin a été supprimé en 1809… »

Malgré ses faiblesses ce pont fut dès ses débuts admiré et plutôt que de passer par le pont au change (qui était en bois, et délabré) François Ier avait choisi ce nouveau pont de pierre comme « voie triomphale» le 15 Février 1514 en revenant de Reims où il s’était fait sacrer vingt jours auparavant.  Il fut reçu à Paris, suivant Félibien, avec toutes les marques de joie et d’honneur auxquelles il pouvait s’attendre, et voulut passer sur le pont Notre-Dame, pour se rendre à l’église métropolitaine, parce-que l’autre n’était pas trop sûr, Les grandes eaux et les glaçons l’avaient, en effet, mis en péril imminent. »

Quand Louis XIV revient à Paris le 26 août 1660 après avoir épousé la fille du roi d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche il entra avec elle à Paris, a dit le président Hénault, dans le plus grand appareil et avec la plus grande magnificence que l’on eût encore vue. Nos Édiles, voulant effacer l’impression fâcheuse qu’avaient pu laisser les troubles de la Fronde dans l’esprit du jeune monarque, ne se montrèrent pas moins empressés que leurs prédécesseurs l’avaient été, dans des circonstances semblables, et le pont Notre-Dame, qui venait d’être remis presque à neuf, reçut une superbe décoration. Une niche surmontée d’un dais sculpté fut pratiquée dans chacune des quatre maisons d’angle. On y plaça les statues, en pied, de saint Louis, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, revêtus du manteau royal. Sur les chaînes en pierre de taille qui séparaient les maisons étaient adossés de grands termes d’hommes et de femmes composés d’un demi-corps et d’une gaine à trois faces, peinte en marbre de différentes couleurs. Ces figures, ornées de festons, se tenaient par la main et portaient sur leurs têtes des corbeilles pleines de fleurs et de fruits. Dans les entre-deux pendaient des médaillons d’environ trois pieds de diamètre, relevés en couleur de bronze et contenant les portraits de tous les rois de France, avec leur nom, la date de leur avènement à la couronne, et une devise en latin, exprimant le trait caractéristique de chacun d’eux. »

En 1769, par Lettres patentes du Roi, décision est prise de démolir les maisons situées sur le pont Notre-Dame, elle sont considérées comme insalubres. Cette démolition sera effective en 1786. On en profite pour élargir la chaussée du pont et pour en atténuer la pente.

À la fin du XVIIIe siècle le pont Notre-Dame devait être en excellent état puisqu’on estimait qu’il n’avait pas besoin d’être entretenu car suffisamment conservé…

« A la Révolution, le pont Notre-Dame prit le nom de « pont de la Raison » et le porta pendant quelque temps. Son entretien, auquel jusqu’alors la Ville avait eu à pourvoir, passa, avec celui des autres grands ponts de France, à la charge de l’État. Nous n’avons rien de particulier à signaler au sujet de cet entretien qui ne dut jamais coûter bien cher, attendu que, suivant l’observation faite par l’ingénieur Gauthey, dans son Traité des ponts, les ouvrages étaient bien conservés et que, quoique la pierre de Paris ne soit pas généralement bonne, il fallait qu’elle eût été bien choisie, car on y remarquait très peu de dégradations. »

Au XIXe siècle on décida néanmoins de construire un nouveau pont Notre-Dame car il était trop haut par rapport aux chaussées des rues parisienne. En 1853, on détruisit donc le pont Notre-Dame pour en construire un nouveau, trois mois après le mariage de l’Empereur Napoléon III (ainsi que le rappelle avec sa précision de chef de bureau S. Dupain) :

« Une Notice sur les ponts de Paris, insérée, en 1864, dans le recueil des Annales des Ponts et Chaussées, contient qu’à raison de l’activité imprimée aux travaux que nous venons de décrire le cortège qui se rendait à Notre-Dame, le jour de la célébration du mariage de l’Empereur, a pu passer sur le nouveau pont. L’auteur avait, sans doute, oublié que ce mariage avait eu lieu civilement, le 29 janvier 1853, et qu’on avait procédé, dès le lendemain, à la cérémonie religieuse, c’est-à-dire trois mois avant que l’on commençât la démolition de l’ancien pont. C’est donc sur cet ancien pont et non sur le nouveau qu’est passé le cortège. On doit regretter que cette singulière inadvertance ait été reproduite, en 1873, dans les Documents statistiques sur les routes et ponts, publiés par l’Administration des Travaux publics et qui, dès lors, ont un caractère officiel. N’est-ce pas le cas de répéter avec le poète, en récapitulant toutes les autres erreurs que nous avons relevées, dans le cours de cette notice : Et voilà justement comme on écrit l’histoire? »

Le pont Notre-Dame tel qu’il était en 1853 avant sa démolition

 

Le pont Notre-Dame après sa reconstruction en 1873. C‘est ce pont qui posait problème au trafic fluvial entre 1890 et 1907 et que l’on dû détruire pour construire celui que le président  Poincaré avait inauguré il y a cent ans…

Publicités

D’Hégésippe Simon à Clemenceau en passant par

En explorant la presse d’il y a cent ans, on vagabondera d’Hégésippe Simon à Clemenceau en passant par Bernard l’enchanteur… 

Le 27 Juillet 1919 il y a cent ans, dans Le Petit Jounal Supplément Illustré, sous une illustration représentant un écrivain du XVIIIe siècle absorbé dans sa lecture, on pouvait lire cette invitation à cultiver l’imagination. Une incitation à écrire pour le public émerveillé des enfants :« Aussi un beau jour, brusquement, dans une résolution courageuse, avait-il relu tout d’une traite les œuvres de M. Perrault, mort depuis soixante ans, et dont personne n’avait repris la tradition. Ah ! la jolie manière que celle-là ! La jolie philosophie ! Ne pouvait-il suivre cette voie charmante écrire pour les tous petits des œuvres qui, comme celles du vieux maître resteraient. »Ces lignes terminaient l’épisode d’un feuilleton intitulé « Bernard l’enchanteur » et signé Henry de Forge.

Qui était-il ? Albert, Marie, Paul, Henry Sazerac de Forge est né le 27 novembre 1874 à Nevers dans la Nièvres et il est mort le 7 Mars 1943 à Paris.

Auteur de romans, feuilletons, de livrets d’opéra, d’opérettes, pièces de théâtre, journaliste, Henry de Forge s’est fait un nom pour avoir participé à quelques joyeuses farces artistiques et littéraires (anecdotes relatées par le quotidien Paris-Soir du 20 Février 1925).

Henry de Forge Paris-Soir 20 Février 1925 (Document Gallica BnF)

L’affaire Boronali : « Un tableau fut présenté dans une exposition d’art très moderne. Le jury l’accepta. Quelques jours plus tard, paru un article illustré de photographies documentaires attestant que le tableau avait été peint par un âne à la queue duquel on avait attaché un pinceau trempé dans diverses couleurs. Cette satire provoqua un immense éclat de rire. C’est Henry de Forge qui l’avait inventée et réalisée en collaboration avec Roland Dorgelès. »

L’affaire Hégésippe Simon :« Des parlementaires furent sollicités au sujet de la commémoration de cet orateur probe, de cet homme politique intègre en qui s’alliaient toutes les vertus républicaines. Députés, sénateurs assurèrent le comité, que, pour eux, cette grande figure était inoubliable. Quelques jours après, on apprenait qu’Hégésipe Simon n’avait jamais existé […] Henry de Forge et Birot avaient été les inventeurs de cette mystification. »

Le Birot dont il est ici question est Paul Birault (1874-1918), journaliste au journal L’Éclair et Imprimeur d’art, éditeur, sous le nom de Birot. Cet article de Paris-Soir est la seule source que j’ai trouvée qui fasse référence à Henry de Forge comme ayant pu jouer un rôle dans l’affaire Hégésippe Simon, qui est en général attribué au seul Birault. Sans doute parce-que Henry de Forge demeure un auteur un peu oublié… Il y a sans doute ici une question à creuser.

Henry de Forge dirigeait un journal satirique (Fantasio). Il écrivait beaucoup pour la presse (des contes et des feuilletons).

Deux de ses livres ont été primés par l’Académie Française : « La Créance » a reçu le prix Montyon (1918) et « Soi-même » a reçu le prix de Jouy (1929).

Durant la guerre il était Caporal dans le 38e régiment d’infanterie territoriale qui était intervenu en Lorraine (région de Baccarat et Lunéville).

En 1916, il publie ses impressions du front sous le titre Ah ! La belle France. En Avril 1917, Laurent Tallhade avait publié dans le quotidien « L’Oeuvre » un article sur ce recueil. Le style du critique laisse augurer du style de l’ouvrage… C’est aussi un bel exemple de ce que la presse pouvait publier au sujet du front, des poilus et des tranchées… Le critique évoque Mérimée, Zola, Mirbeau, Flaubert et Victor Hugo pour aborder le style du Caporal Henry de Forge « Il peint beau le soldat. Ainsi, Rude, Géricault ou David, idéalisant les grognards de l’empire, bien loin de montrer « leurs habits bleus par la victoire usés », leurs barbes squalides, leurs visages hâlés par la fatigue, creusés par la neige ou recuits par le soleil, empruntaient à la sculpture grecque les formes d’Achille, d’Hector ou de Diomède, les montraient pareils aux combattants des bas-reliefs, dans l’auguste et blanche nudité des Achéens homériques, soldats aux belles cnémides, luttant sous les murs d’Ilios, pour la conquête d’Hélène et la gloire de l’Occident. »

Laurent Tallhade ne veut pas méconnaître la laideur cruelle de la guerre de 14-18 : « Jamais le soldat ne fut moins beau —à prendre la signification plastique du terme— que dans la guerre d’aujourd’hui. Ni costumes étincelants, ni gestes magnanimes, ni parades militaires. L’héroïsme ne s’extériorise point […] Avec toute son horreur, laide et prosaïque, la Mort abat, dans leurs caverne de boue, au milieu des rats et de la vermine, un troupeau d’hommes blafards, exténués, imbus par l’averse impitoyable, d’une fangeuse humidité. Leurs abris empestent. Leurs défroques, d’où furent écartés avec soin, jusqu’aux moindres vestiges d’ornement et de couleur, se confondent avec la glaise du terroir, la brume des lointains, grisaille des vieux murs. Aucune beauté n’enguirlande leur sacrifice… »

« M. Henry de Forge n’a pas voulu s’attarder à des constatations visuelles […] Martyrs, en vérité, ces jeunes hommes […] incarnent en eux « la belle France » dont les paysages amicaux, la terre maternelle où dorment les aïeux, la terre qu’au prix de leur sang versé, ils rachètent lentement du déshonneur de la servitude ! Paysans, bourgeois, travailleurs de l’usine, de l’atelier ou de la mine, tous attendent patiemment l’heure des suprêmes revanches, portent sans faiblir un poids, alourdi chaque jour, d’épouvante et de douleur. En un langage sobre, vivant, alerte, d’une concision toute militaire —sermo galeatus— M. Henry de Forge peint en beau ces « poilus » de la grande guerre, enfants, hommes faits, en armes pour défendre leur pays, la liberté et l’univers […] La plupart d’entre eux gardent une gaieté puérile, une bonne humeur que rien n’abat. Grandeur, douceur, gaieté, douleur aussi, l’écrivain rencontre sur sa route les innombrables aspects de ces âmes charmantes […] Ses contes brefs ont gardé assez de vigueur soldatesque pour sauver, alors même qu’il enjolive leurs attitudes et leurs propos, les hommes qu’il dépeint, de la monotonie et de la fadeur. Petit-Louis, le conscrit berrichon, esprit valeureux dans un corps en ruine ; Claude, l’enfant de la zone qui, pour veiller sur son grand-père habite et « fait des commissions devant l’ennemi » ; Mlle Virginie, la pauvresse octogénaire qui de ses mains nouées par le travail passemente des bouquets artificiels pour la tombe des soldats ; cet autre vieillard, Monchably, cabotin hors d’âge, qui se fait tuer pour expier le tort de n’avoir pas servi quarante-cinq ans plus tôt, sont taillés en pleine humanité. » […] Ajoutez quelque chose encore, dont le talent même s’ennoblit : une émotion généreuse, l’accent inimitable que donne à un récit de guerre la présence du narrateur sur les champs de bataille, sa participation aux gestes mémorables dont, avec des paroles éloquentes et dans une prose de choix, il a fixé pour nous le souvenir. »

Le conte Bernard l’enchanteur n’a que peu de rapport avec les « écrits de guerre » sur lesquels nous venons de nous étendre. Le personnage principal, l’époque où est placée l’intrigue (XVIIIe siècle) manifestent une volonté de s’évader des horreurs de la guerre dont Henry de Forge a été témoin. Il ne semble pas avoir été publié que sous autre forme que celle de feuilleton dans plusieurs journaux.  Bernard l’enchanteur est néanmoins mentionné dans la bibliographie de Henry de Forge publiée en 1922 dans L’Annuaire international des lettres et des arts de langue ou culture française publiée par Jean Azaïs...

Malgré le nombre non négligeable de titres cités dans sa bibliographie, on ne trouve dans les collections numériques de Gallica BnF qu’un seul livre signé Henry de Forge. Il s’agit d’un court roman intitulé Le Pépin du Roi et coécrit avec Charles Esquier.

Le Pépin du roi (Document Gallica BnF)

Comme Bernard l’enchanteur (qui se situe à la fin du XVIIIe siècle sous Louis XVI) Le Pépin du Roi est un roman historique (il y est question  du « pépin » du Roi Louis-Philippe)…

En évoquant les dernières pages du Petit-Journal Supplément illustré du 27 Juillet 1919 j’allais oublier de vous signaler que ce numéro est d’abord célèbre pour avoir publié en couverture la carte de la nouvelle Allemagne  (celle résultant du Traité de Versailles encore en discussion à l’Assemblée Nationale) et qu’on trouve également dans ce numéro un article signé Maxime Audouin qui a contribué à entretenir à la popularité de George Clemenceau, Président du Conseil et Ministre de la Guerre : « Le Tigre en pantoufles ».

En cette fin du mois de juillet, Clemenceau n’était certainement pas le seul à enfiler ses pantoufles. Le Caporal Henry de Forge les avait lui aussi chaussées avec succès en publiant son Bernard l’enchanteur pour renouer avec les plaisirs de ses lectures de jeunesse. On peut supposer qu’il renouait ainsi avec sa propre enfance, celle durant laquelle il avait peut-être partagé la découverte de quelques contes merveilleux avec son grand frère (ou cousin?)  Léonide de Sazerac de Forge (pionnier de l’aviation mort en 1914)...

Il y a cent ans: Oui!… mais…

En explorant Le Grand Écho du Nord du 25 Juillet 1919 on découvrira un article signé Léon Bocquet. On pourra aussi imaginer qu’après avoir été démobilisés quelques villageois du 43e régiment d’infanterie de Lille ont peut-être découvert Le Chariot d’or d’Albert Samain et qu’ils ont pu apprendre à danser le jazz dans un livre… 

Annonce parue dans Le Grand Échos du Nord du 25 Juillet 1919 (un document Gallica BnF).

« Oui !… mais… je cire mieux Pâte française à l’Américaine » Cette publicité est parue il y a cent ans dans le numéro du 25 Juillet 1919 du Grand Écho du Nord (disponible dans les collections numérique de Gallica BnF). L’illustration joue sur plusieurs registres qui pouvaient atteindre les esprits de plusieurs façons dans cette immédiate après-guerre qui avait tué, blessé et mutilé tant de combattants : 1million 383000 morts dans l’armée française et 389000 mutilés, amputés ou invalides à vie (chiffres d’Alfred Sauvy)… Comment l’audace de cette publicité était-elle perçue dans ce contexte ? Cherchait-elle à rire du désastre ? Ne visait-elle qu’à rappeler les privations d’après-guerre (on songe à l’expression « j’ai l’estomac dans les chaussettes ») ? Moqueuse ne souhaitait-elle qu’insister sur le fait que ce moustachu était bête comme ses pieds ? Cruelle insistait-elle sur le fait que, les « dégonflés » doivent cirer les chaussures des autres ? Ce dégonflé blotti dans ses chaussures à guêtres pouvait aussi évoquer les « planqués » de l’arrière. Il y a dans cette image quelque chose d’essentiellement absurde : l’absurde du mouvement Dada ou du Surréalisme, mouvements nés en réponse à l’horreur absolue qu’avait représenté cette guerre. Dans l’absurde, il y a de l’humour mais pas seulement… L’absurde est souvent richement chargé de significations foisonnantes. En contemplant cette image vous y trouverez peut-être infiniment plus d’idées que ce que j’y ai puisé. « On a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne loge jamais dans ce qu’on dit » disait Michel Foucault (Les mots, les choses).

Quoiqu’en dise cette pâte française à l’américaine, il n’en demeure pas moins qu’en Juillet 1919, la France est lessivée. Et la presse qui se fait l’écho de protestations et des mécontentements est à cette date encore soumise à la censure. La guerre de 14-18 s’achève tout juste.. L’armée commence seulement à démobiliser durant l’été. Le Traité de Versailles signé le 28 Juin 1919, ne sera promulgué que le 10 Janvier 1920 (après sa ratification par les assemblées parlementaires de l’ensemble des pays signataires excepté les U.S.A). En France il a été ratifié le 2 Octobre par la Chambre des députés, 11 Octobre par le Sénat. Il ne sera  pas promulgué par les Etats-Unis (le Sénat Américain ayant refusé de le signer, s’opposant ainsi au président Wilson qui en avait été l’artisan). La pâte américaine et française n’avaient pas réussi à se mélanger autant que l’opinion publique (très favorable en Europe au président Wilson) l’auraient souhaité.

À Paris en Juillet 1919, les travaux parlementaires autour du traité ont débuté depuis le 3 Juillet (commission Viviani) et l’opinion publique fête la victoire (plusieurs défilés militaires de la Victoire ont eu lieu : le 14 Juillet à Paris, le 19 Juillet à Londres, le 21 Juillet à Bruxelles. À Lille c’est le 27 Juillet que le 43e régiment d’infanterie avait effectué son « défilé de la victoire », son retour triomphal avant démobilisation… Le Grand Écho du Nord l’annonce en page 2 de son édition du 25 Juillet (un document Gallica BnF).

En page 2 du Grand Écho du Nord, annonce du défilé du 43e régiment d’infanterie de Lille (document Gallica BnF).

Le Nord-Pas-de-Calais avait été durement touché par les destructions liées aux opérations du guerre. Le Grand Écho du Nord évoque en « une » les « États généraux des régions dévastées » à propos d’une déclaration énergique de Charles Jonnart Sénateur du Pas-de-Calais depuis 1914 (qui avait été Gouverneur Général d’Algérie de 1903 à 1911).

Le Grand Écho du Nord 25 Juillet 1919 (document Gallica BnF).

À gauche de cet article le lecteur du Grand Écho pouvait lire un fervent appel à la découverte littéraire. L’éditorial « Des livres au village » signé Léon Bocquet.

Qui était Léon Bocquet ? Il est notamment célèbre  pour avoir écrit une biographie du poète Albert Samain et pour avoir traduit « Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert-Louis Stevenson ainsi que plus d’une trentaine d’autres livres anglophones. Dans Le livre au village, Léon Bocquet invite à continuer en temps de paix le travail philanthropique fait autour des Bibliothèques ambulantes destinées aux armées. La Bibliothèque Nationale à consacré un article au sujet de ces bibliothèques de campagne (cliquez ici). Léon Bocquet espérait sans doute convaincre quelques soldats du 43e régiment d’infanterie à profiter du temps de paix pour lire le poète Albert Samain, on peut découvrir plusieurs de ses livres dans les collections Gallica BnF (notamment Le Chariot d’or)

Le Chariot d’or d’Albert Samain (un document Gallica BnF).

Mais ces soldats avaient peut-être d’autres envies…

L’arrivée, avec l’armée américaine, d’un étonnant  Jazz-Band constitués de mobilisés Noirs Américains, avait été l’occasion pour les Français de découvrir de nouveaux rythmes plein d’entrain. Le chef de cet orchestre était le lieutenant  James Reese Europe et son orchestre s’appelait Les Harlem Hellfighters. Voir l‘Histoire du Jazz en France de 1917 à 1950 par Alain Fauconnier in Société des amis des arts et des science de Tournus (un document Gallica BnF).

Comment ne pas avoir envie d’apprendre à danser sur ces nouveaux rythmes? En 1919 était donc fort opportunément publié ce « Vade-Mecum du Parfait Danseur Théorie illustrée par les meilleurs Professeurs de Paris pour apprendre seul » (un livre disponible chez Gallica BnF).

La guerre avait fait tellement de victimes parmi les jeunes hommes, qu’au début des années vingt il devait en effet arriver bien souvent que les jeunes femmes dansent seules en imaginant le cavalier de leurs rêves… En juillet 1919 dans le Nord-Pas-de-Calais il n’est pas douteux qu’après avoir défilé les soldats du 43e régiment d’infanterie de Lille aient entraîné quelques spectatrices dans des danses effrénées avant de plonger dans Le Chariot d’or d’Albert Samain… Si les lecteurs de juillet 1919 avaient le moral dans les chaussettes ils allaient bientôt le retrouver grâce à la danse, au jazz et à la poésie… Oui!… mais… à la pâte française ou américaine?… Suite au prochain épisode… 

Il y a cent ans 19 Juillet 1919: Le Secret de la Fortune par

Évoquer le 19 Juillet 1919 va nous conduire à découvrir un livre pour faire fortune et nous en apprendra un peu plus sur la publicité, sur l’influence de la culture française à New-York. Dans la foulée nous croiserons aussi Maurice Leblanc, l’auteur d’Arsène Lupin…

image mise en avant

Le Cachet de Paris Juillet 1919. Document Gallica BnF.

Le 14 Juillet 1919 avait été marqué, à Paris, par le « Défilé de la Victoire » sur les Champs-Élysée. Le 19 Juillet 1919 c’était au tour des Britanniques d’organiser leur Défilé de la Victoire à Londres. Deux jours après, à Paris (le 21 juillet) on redoutait une grève de la C.G.T…  En juillet 1919, la rue retrouvait avec difficulté ses couleurs joyeuses, celles des chapeaux aux formes baroques proposés à ses lectrices par Le Cachet de Paris  (on a vu dans le précédent billet avec la Semaine Élégante de l’Excelsior que la tendance était au retour des couleurs claires). La Mode n’est pas une science exacte. Cette tendance du retour aux couleurs lumineuses est contredite par le numéro de Juillet du Cachet de Paris: «Les courses continuent une carrière féconde pour la Mode; elles nous apportent des renseignements précieux sur le goût de nos mondaines, renseignements dont on peut faire état dans un journal qui se pique… de fuir l’excentricité, car il semble que, depuis la guerre surtout, les toilettes —et c’est le cas pour celles des courses— soient revenues à la note sobre, sévère, pourrai-je dire, à cause du noir et des tons foncés qui paraissent s’installer dans la mode et ne plus vouloir quitter la place revendiquée par le blanc à cette époque de l’année…» (éditorial à lire en intégralité chez Gallica BnF ici).

Le Cachet de Paris Juillet 1919 (document Gallica BnF)

On le constate à la lecture de cet article, les arbitres des modes étaient d’abord les dames de la haute société. Les plus modestes devaient trouver d’autres moyens pour s’habiller avec goût. Dans le quotidien Le Journal du 19 Juillet 1919, la Mode n’est pas absente. Elle est évoquée par cette publicité associée à l’image rassurante d’un facteur distributeur de colis postaux «Achetez au prix de gros les beaux tissus pour vos toilettes élégantes...» Il y a cent ans les fashion addict faisaient elles-mêmes leurs vêtements, on constate également que la publicité et la vente par correspondance existaient et qu’elles se diffusaient notamment par voie de presse…

Le Journal 19 Juillet 1919 (page 4) document Gallica BnF

Dans ce même numéro (en bas de la deuxième page) les amateurs de récits palpitants pouvaient découvrir l’épisode n°44 d’un feuilleton signé Maurice Leblanc L’île au trente Cercueils.

Le Journal 19 Juillet 1919 (document Gallica BnF).

Il y a cent ans les journaux étaient de belles invitations à la lecture, on passait moins de temps devant les écrans mais on pouvait laisser les yeux vagabonder dans Le Journal de rebondissements en rebondissements à la recherche d’un entrefilet palpitant invitant à la découverte inattendue, en éveillant sans cesse  l’attention du lecteur… Chaque paragraphe semble être un nouvel épisode de feuilleton. Juste à côté d’une publicité pour OUF la Revue la plus gaie de Paris, le lecteur d’il y a cent ans pouvait découvrir les dernières nouveautés: des livres emplis de promesses qu’il s’empresserait d’acheter en librairie:

Le Journal 19 Juillet 1919 (document Gallica BnF).

On notera qu’après les privations de la guerre, le premier ouvrage proposé par ce Bulletin du 19 Juillet 1919 est une splendide invitation à la prospérité: La Fortune par la publicité de Paul Pottier. Né en 1870 il était journaliste à la Dépêche de Toulouse et auteur de plusieurs livres et pièces de théâtre. Le titre alléchant de sa dernière oeuvre était Le Secret de la Fortune par la Publicité (vendue à l’époque 7fr50 et disponible aujourd’hui à la lecture dans les collections numériques de Gallica BnF).

Secret de la Fortune par la Publicité (document Gallica BnF).

Ce livre est dédié par Paul Pottier «Aux industriels, aux Négociants, aux Voyageurs, aux Représentants de Commerce, à tous ceux qui, en portant à l’étranger notre pavillon commercial et le produit de nos industries, deviennent en même temps les pionniers de la pensée française…»  Après les violences et les horreurs sombres de la guerre de tranchées, Paul Pottier invitait à l’activité et à l’optimisme: «Des peuples se sont transformés, des nations se sont éveillées au labeur et à l’activité. Le vieil équilibre des mondes s’est rompu et il a semblé qu’un autre soleil fécondait la terre. Une force nouvelle est née, en effet qui a changé la face de l’Univers, bousculant les idées et les méthodes anciennes. Cette force, c’est la Publicité. Sur les champs de batailles économiques, elle a donné la victoire à ceux qui ont su la conduire. Elle est l’arme moderne des peuples qui marchent progrès et à la gloire. Pour nous, Français, elle apparaît encore entourée de ténèbres redoutables. C’est un mystère que nous allons percer, c’est ce voile que nous allons déchirer pour vous montrer la route lumineuse du succès qui s’ouvre devant vous….» Dès les premières lignes de son Chapitre premier Pottier invite ses compatriotes à s’emparer de cette nouvelle arme: «La publicité n’est ni américaine, ni anglaise, ni française, elle est universelle et, bien comprise, elle est à la portée de tous…» Elle s’adresse également à toutes et à tous, et particulièrement aux lectrices élégantes du Cachet de Paris que l’on évoquait plus haut, mais aussi aux lectrices du Journal, ces couturières qui attendent avec impatience le facteur et ses colis de tissus en gros. Paul Pottier invite les rédacteurs d’annonces à penser particulièrement à elles (page 22): «Pour une machine à coudre que nous appellerons Rapid, l’appel est: Plus de robes moins de dépenses. Rappelons que cette machine a comme particularité d’avoir été faite pour les petites bourgeoises qui veulent confectionner leurs robes à la maison, de façon à être élégantes, sans beaucoup dépenser…» Bref, ce petit manuel de deux-cent pages, vieux d’il y a cent ans aujourd’hui possède une table des matières riche dont chacun saura tirer profit...

Néanmoins si Le Secret de la Fortune par la Publicité est riche de conseils, il ne faut pas s’attendre à y trouver une vision critique ou philosophique de la publicité et de ses dangers et dérives… Paul Pottier a souhaité la décrire en technicien dans ce qui peut s’apparenter à un simple manuel de technique publicitaire (on pourra y puiser quelques conseils efficaces de rédaction pour « communiquer »).

fullsizeoutput_148

Paul Pottier ne s’avère pas visionnaire et ne semble pas apercevoir les dangers possibles de la « propagande » (un terme qui a été dévalorisé parce-que précisément les régimes génocidaires, autoritaires et totalitaires du vingtième siècle en ont largement abusé). Pottier ne s’est pas seulement intéressé à la pratique du commerce et de la propagande, il était avant tout « homme de lettres ». En 1901, il avait participé en tant que co-auteur à un livre intitulé Les Prolétaires intellectuels en France ouvrage dans lequel il avait écrit notamment le Chapitre 6 intitulé « Le Prolétariat des Élus » (enquête parlementaire sur les causes et les remèdes du mal)... Il y a cent ans, argent et politique étaient déjà l’occasion d’un mélange détonnant. Le Journal en témoignait par sa « une » du 19 Juillet 1919. On y apprenait la démission de Monsieur Boret Ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement (une répercussion de la « vie chère »):  «On se rend compte que le ministre du ravitaillement perd pied et se noie… Et nul de ses collègues n’est là pour lui tendre une main secourable… On le laisse sombrer…»

Le Journal 19 Juillet 1919 (un document Gallica BnF)

La page de « une » insiste également sur l’appel au secours des régions libérées: «Ce que nous voulons, ce qui est indispensable pour nous sortir de l’affreuse misère où nous sommes, le voici dans ses grandes lignes: Suppression des échelons et des lenteurs irritantes qui paralysent toutes les bonnes volontés…» Deux dessins humoristiques illustrent ces paralysies administratives: «C’est triste de les avoir libéré de l’ennemi… …pour les laisser envahir par la paperasse…»

La France envahie par la paperasse parvient toutefois à exporter sa culture, on apprend, dans le même quotidien de ce 19 Juillet 1919 que la comédienne Yvette Guilbert s’apprête à fonder une École française de Théâtre à New-York…

Yvette Guilbert à New-York dans Le Journal du 19 Juillet 1919. Un document Gallica BnF

«Jadis un feuilleton palpitant suffisait à garder le lecteur jusqu’au dénouement du drame, mais on a abusé du frisson. Si le plus extraordinaire des romans a encore le pouvoir d’élever le tirage d’un journal déjà connu, il est incapable à lui-seul de lancer une feuille nouvelle […] Au demeurant le roman-feuilleton a été détrôné par le roman-cinéma» écrivait Paul Pottier dans Le Secret de la Fortune par la Publicité… Bientôt le roman cinéma serait détrôné à son tour par la comédie musicale américaine porté par des actrices et des acteurs des athlètes complets de la puissance de persuasion (et peut-être formés par Yvette Guilbert)…

Yvette Guilbert avait-elle lu l’ouvrage de Paul Pottier pour mieux faire connaître son École New-Yorkaise?

fullsizeoutput_149

Ou bien au contraire doit-on penser que Paul Pottier s’était inspiré dans son livre de la réflexion d’artistes aussi talentueux que Yvette Guilbert? Le Journal insiste sur l’à propos de la création par Yvette Guilbert de son École de théâtre. fullsizeoutput_14a

Quelle a été la réelle influence de l’École de théâtre d’Yvette Guilbert à New-York sur la culture américaine?

Suite au prochain épisode…

American requiem de Jean-Christophe Buchot

AmericanRequiemBouchot.jpgLe 29 mai 1917 naissait John F. Kennedy. Ce 29 mai 2017 marque donc le centenaire de sa naissance. On ne peut passer ce jour sans rendre hommage à cet illustre président des Etats-Unis d’Amérique qui reste dans le souvenir de chacun comme un symbole, comme un mythe, symbole d’une jeunesse dynamique et bâtisseuse, héros rendu mythique par sa mort tragique à Dallas le 22 novembre 1963…

Pour fêter le centenaire de la naissance de ce grand président chacun pourra chercher l’image, le son, ou le souvenir personnel qui évoque J.-F. K, on songe bien évidemment à ce fameux « Happy Birthday Mister President » chanté par Marylin Monroe (un 19 mai, dix jours avant la date officielle)…

Fêter le centenaire du 29 mai 1917, à mes yeux, se passera sous la forme d’une invitation à la lecture. Je vous invite chaleureusement (et d’ailleurs il fait très chaud aujourd’hui pour un 29 mai) à lire un petit livre édité par une petite maision d’édition normande les éditions « La Renverse » de Caen. Ce livre intitulé « American requiem » est à lire absolument et mérite de figurer dans toutes les bibliothèques. Il a été écrit par Jean-Christophe Buchot, journaliste, « consultant en communication, fondateur du site LeSpectateur.fr, et chargé de cours à l’Université de Caen » ainsi que le décrit sa biographie officielle.

Ecrit sous la forme d’un « roman noir » ce texte est avant tout poétique parce-que « La poésie est une façon de rendre acceptable l’expérience quasi inexplicable que l’on est en train de vivre. » (Wallace Stevens). Le contenant, le livre proprement dit, est un splendide objet pour bibliophiles, magnifiquement illustré par Hélène Balcer (vous pouvez retrouver son site internet ici http://lecriducrayon.blogspot.fr) dans une très belle mise en page (mise en espace devrait-on dire) signée Yann Voracek).

Ce livre est une admirable méditation sur la vie, sur l’humain, l’humanisme sur ce qui fait la richesse irréductible de chaque personne, de chaque parole. Tout se déroule dans la tête de John F. Kennedy. Dans ces pages Jean-Christophe Buchot est parvenu à nous faire écouter avec talent le murmure de J.-F. K. : « La lecture est mon arme secrète lui ai-je murmuré à l’oreille. » (peut-on notamment lire dans la quatrième partie).

Pour fêter dignement le centenraire de J;-F. Kennedy gardons à l’esprit ce murmure à l’oreille pour continuer à voyager longtemps encore (cent ans peut-être) sur cette longue route qu’est la vie.

Dans les rumeurs du monde tel qu’il va aujourd’hui « American requiem » propose un silence de lecture indispensable et nécessaire pour ne pas oublier que l’héritage que nous avons reçu de J-F. K mérite d’être encore et encore toujours cultivé.

Pour l’acheter: American Requiem sur le site internet des Editions La Renverse. Cliquez « clic ».