Louis de Lesclache (1620-1671)

Les véritables règles de l’ortografe francèze par Louis de Lesclache Document Gallica BnF

Cet article est né d’une exploration des riches et belles collections numériques de Gallica BnF (Bibliothèque Nationale de France) que je vous invite à consulter (infinis sont les domaines que l’on peut y parcourir).

Parmi les personnages dont on a récemment oublié de fêter le quadricentenaire en 2020, il y en a un que l’on ne saurait passer sous silence, tant il reste actuel par une innovation qu’il a échoué à mettre en place, mais qui semble sans cesse refleurir dans les orthographes approximatives sur les réseaux sociaux… Il s’agit de Louis de L’Esclache (1620-1671). Ce personnage est propre à décrisper tous les débats sur l’orthographe française, ce détonateur à passions dans les débats franco-français… De Louis de Lesclache on ne sait pas grand chose. Il fut un philosophe à la mode. Antoine Furetière et La Bruyère ont parlé de lui, Molière aussi. On a écrit que le personnage de Louis de Lesclache aurait servi à Molière pour son personnage du Maître de Philosophie dans « Le Bourgeois Gentilhomme». Son nom est cependant rarement cité dans l’enceinte de l’Université. Il y a quelques raisons à cela. Précédant de quatre-cents ans Mai 68, Louis de Lesclasche avait tenté une « démocratisation » ou une «simplification» de l’écriture et de la grammaire qui marqua la fin de sa carrière de philosophe à la mode. Les grammairiens et les professeurs de langue française n’aiment pas qu’on les bouscule. Et pourtant, ne peut-on pas apprendre beaucoup en autorisant les audacieux à bousculer nos habitudes ? En l’espèce on peut hasarder que le système de Louis de Lesclache, bien que généreux dans ses objectifs, manquait peut-être un peu cohérence… 

Louis de Lesclache fut en son temps un philosophe, un conférencier en vogue à Paris. La bonne société soucieuse de se munir d’un verni de culture générale courait à ses conférences (en français) sur Aristote. Il fut longtemps lu par les gens pressés pour s’instruire de sa philosophie simplifiée en tableaux.

Antoine Furetière évoque Louis de L’Esclache dans sa Nouvelle allégorique ou, histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d’Eloquence.

La Reine Eloquence s’y souvient qu’elle a à sa cour un Officier nommé L’Esclache « qui étoit grand ami d’Aristote. » Dans une note en marge, Furetière précise que ce nommé L’Esclache « est un homme qui enseigne la philosophie en français et qui faisait des discours publics pour expliquer Aristote. » Cliquez ici

Il était suffisamment à la mode pour que La Bruyère évoque son nom dans « Les Caractères » à l’occasion du portrait de Narcisse, dans le Chapitre « De la ville » : «il est homme d’un bon commerce […] il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq pistoles d’or. Il lit exactement la Gazette de Hollande, et le Mercure galant; il a lu Bergerac, Des Marest, Lesclache, les Historiettes de Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène à la Plaine ou au Cours, et il est d’une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu’il fait aujourd’hui et ce qu’il fit hier; et il meurt ainsi après avoir vécu. » (Les Caractères de La Bruyère disponible ici sur Gallica BnF).

En 1894, Ch. Urbain lui a consacré, un article assez fouillé dans la Revue d’Histoire littéraire de la France. On y a puisé pour alimenter la présente synthèse.

Louis de Lesclache s’est d’abord fait connaître du grand public par ses ouvrages de philosophie, teintés de féminisme. Le livre qui fit d’abord son succès s’intitule « Les Avantages que les femmes peuvent recevoir de la philosophie, et principalement de la morale . Ou L’abrégé de cette science . A Paris, chez l’autheur, proche le Pont-neuf, en la ruë neuve de Guenegaud. Et Laurent Rondet, ruë S. Jaques, à la longue Allée, vis-à-vis la ruë de la Parcheminerie. 1667. Avec privilege du roi. »

Disponible ici sur Gallica BnF (cliquez)

Dans cet ouvrage Lesclache « soutient que la philosophie (et par là, il entend la morale et la théologie naturelle) détournera les femmes des romans, de l’alchimie et de l’astrologie judiciaire, il blâme l’usage du doute méthodique dans l’enseignement et il s’élève contre les femmes qui cherchent à se faire valoir dans les conversations, qui critiquent leur prochain ou la religion, et qui «avec neuf ou dix passages de Charron ou de Montaigne prétendent renverser la théologie». (Ch. Urbain). Ce livre fait partie de ceux qui auraient influencé Molière dans la rédaction des Femmes Savantes. Gustave Reynier (dans son Étude et analyse des Femmes Savantes de Molière, Paris 1937) explique en ces termes l’ouvrage de Louis de Lesclache : « Ce qui fait l’intérêt de cet opuscule où il justifie l’oeuvre de toute sa vie, c’est qu’au lieu de s’adresser aux femmes, qu’il savait plus qu’à moitié convaincues, il s’est tourné vers les maris, dont il avait dû constater plus, d’une fois les résistances. Pour piquer la curiosité d’un époux qu’il est censé vouloir convertir, il lui raconte une petite histoire. Il s’agit d’un ménage assez désuni, dont le désaccord s’aggrave tous les jours. La dame est si curieuse de sciences qu’elle se laisse duper par les charlatans. Elle va dans des assemblées où l’on fait des expériences pour chercher du vide dans la nature ». Il lui arrive [comme Philaminte dans « Les Femmes Savantes de Molière] de passer « plus de la moitié de la nuit dans le grenier à regarder la lune avec de grandes lunettes » ; comme elle, elle s’imagine «que la lune est habitée». Elle va aussi chez des chimistes, «plus noirs que des démons», elle cherche avec eux la pierre philosophale et elle vend ses pierreries pour subvenir aux frais des opérations. Enfin elle prétend « faire profession de philosophie ». Philosophie et sciences plus ou moins mystérieuses, le mari condamne en bloc tout cela. La philosophie, dit-il, attache les femmes à des choses inutiles, elle les porte à faire des dépenses qui peuvent ruiner la maison, elle « les incite à contredire toutes choses », elle les rend vaniteuses, elle est « la source du mépris qu’elles font de leurs maris ». C’est cet époux ennemi de la science que Lesclache voudrait convertir: il lui démontre que la vraie philosophie n’a aucun rapport avec les simagrées des charlatans, que, si elle est bien enseignée, dégagée de toute obscurité, de tout problème téméraire, elle enseigne aux femmes la modération des désirs, la douceur, l’attachement aux plus humbles devoirs, la modestie, et non pas l’orgueil. Le malentendu est à la fin dissipé. Le bourgeois paraît convaincu : il enverra sa femme aux cours de Lesclache. »

Ch. Urbain nous apprend également que 

« Lesclache eut l’idée alors toute nouvelle d’ouvrir des cours publics où il enseignerait en langue vulgaire la philosophie aux femmes et aux gens du monde. […] il groupa autour de sa chaire un auditoire nombreux et élégant, dont la fidélité ne se démentit pas, quoique d’autres professeurs eussent essayé de lui faire concurrence »

Il paraît que des membres de la famille d’Ormesson fréquentaient ses cours :

« Le samedi, 21 novembre, dit Olivier d’Ormesson dans son Journal, à l’année 1643, je fus l’après-disnée rue Quinquempoix, chez M. Lesclache, qui faisait trois discours français à l’ouverture de ses cours de philosophie en français. Il y avait grand monde, des jésuites et des personnes d’esprit. Il parla de Dieu selon Aristote, et satisfit toute la compagnie.» 
Ses cours se déroulaient au « Palais précieux » et étaient annoncés en ces termes : 

«  Le mercredi, se fera leçon de la Philosophie par le sieur de l’Esclache qui traitera particulièrement de la morale, en termes fort à la mode, où les femmes aussi bien que les hommes auront grande satisfaction. Ce sera depuis deux heures jusqu’à quatre. » Les femmes savaient gré à Lesclache de leur rendre la philosophie intelligible et de l’avoir débarrassée du jargon de l’École. » (Ch. Urbain)

Un ami de Scarron, un certain Monsieur Rosteau (en 1661 ou 1662) raconte en ces termes les cours dispensés par Louis de Lesclache : « Si le nom de M. de L’Esclache s’étend jusqu’aux pays les plus éloignés, il est bien juste que ses ouvrages y passent. Il a été le premier qui a purgé la philosophie de ses termes barbares, et qui a civilisé cette science si nécessaire à la conduite de la vie des hommes qui veulent s’éloigner du commun. Il y a vingt-cinq ans et plus qu’il en fait une profession publique, mais bien éloignée de la manière ordinaire des écoles. Il l’a rendue si facile que les  dames et les jeunes enfants se sont trouvés capables de l’apprendre, tant il est clair et méthodique en ses discours. »

S’il en était resté à n’être qu’un conférencier mondain, Louis de Lesclache aurait sans doute laissé un souvenir comme un philosophe spécialiste d’Aristote au XVIIe siècle, jusqu’à ce que René Descartes détrône la vieille philosophie aristotélicienne (qu’on me pardonne ce raccourci rapide).

Mais ce qui valu à Louis de Lesclache l’oubli dans lequel il a sombré, est aussi ce qui chez lui m’amuse beaucoup. Il était un singulier soixante-huitard… En 1668, il a eu l’idée saugrenue de publier [sic] Les Véritables règles de l’ortografe francèze, ou l’Art d’aprandre an peu de tams à écrire côrectemant, Disponible ici sur Gallica BnF . Il s’agissait, à ses yeux, de démocratiser l’écriture (difficile à populariser cause des règles complexes de l’orthographe française)…

À l’époque où se créait l’académie française et une fixation d’une orthographe qui est encore en grande partie la nôtre cette audace lui fut funeste. Il dut quitter Paris pour s’installer dans sa ville natale de Lyon et y mourir oublié… Pour Ferdinand Brunot, le grammairien du début de XXe siècle (lui-même inspirateur d’une réforme de l’orthographe), les idées de Louis de Lesclache manquaient d’esprit de système. Brunot écrit à propos de notre homme : « Ce n’est pas un esprit absolu. Il est la fois logique et inconséquent, hardi et timide. Il serait curieux de savoir si L’Esclache fit des disciples parmi ses élèves. Mais ceux-là n’imprimaient pas… » Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française, des origines à 1900 (tome IV, la langue classique (1660-1715) consacre tout de même deux pages à Louis de Lesclache. (cliquez ici).

Sa tentative d’instaurer de nouvelles règles orthographiques fit un bruit considérable et devint l’occasion d’un champ de bataille où s’opposaient partisan de l’ « étymologie » et partisan du « fonétisme ». L’abbé de Dangeau en fit partie de ses derniers et il était favorable à Louis de L’Esclache. Antoine Furetière avait quant à lui rejoint les partisans de l’ «étymologie». Dans son dictionnaire, il critique vivement les tentatives de réforme de l’orthographe dont Louis de L’Esclache était un des maillons. Dans l’article « orthographe » de son dictionnaire, voici ce qu’écrit Furetière : « Le premier qui a voulu changer l’orthographe fut Jacques Pelletier du Mans, qui soustint qu’il falloit escrire comme on parle, & aprés luy Louïs Maigret, Pierre la Ramée dit Ramus, Jean Anthoine de Baïf, & de nostre temps l’Esclache. Ces opinions ont esté traitées de ridicules. » 

Un certain Monsieur Mauconduit avait pris le temps de répondre en détail à la méthode de Louis de l’Esclache dans son « Traité de l’orthographe, dans lequel on établit par une méthode claire et facile, fondée sur l’usage et sur la raison, les règles certaines d’écrire correctement et où l’on examine par occasion les règles qu’a données M. de Lesclache… »

Disponible ici sur Gallica BnF 

À défaut d’avoir réussi à imposer sa réforme de l’orthographe, notre philosophe à la mode a donc peut-être invité les grammairiens de son temps à faire des efforts de clarté. 

En 1694, l’Académie Française Française, dans la préface de son dictionnaire, se prononça contre le «fonétisme» et pour l’étymologie, s’attachant à l’ancienne orthographe «receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu’elle ayde à faire connoistre l’origine des mots». 

De Louis de Lesclache on ne connaît pas de portrait, aucun peintre, ni sculpteur ni graveur ne semble s’être intéressé à lui. Pour garder mémoire de sa figure, il nous reste des vers publiés par l‘abbé Bordelon dans Le Livre à la mode (Paris 1699): 

« Grand économe de la table 
Où l’esprit se nourrit et devient raisonnable, 
Aristote de Cour, esprit incomparable, 
La sagesse après toi n’ira jamais plus haut. 
Par toy le philosophe a l’esprit agréable 


Et tourné comme il faut. 
Il sait discourir juste et parler sans défaut, 
Et la Philosophie, hélas! si misérable, 
Morte sous la poussière et couverte de sable, 
Dont la barbare École injustement l’accable, 
Ravit par la méthode et revit plus aimablee. 
Mais lorsque l’on entend la divine Giraud, 
En elle plus qu’en tout, tu parais admirable, 
Et cette écolière adorable 
Te rend un maître heureux autant qu’inimitable. 

Vous, savants d’Universités, 
Gens d’appareil, Docteurs de Facultés

Grotesques débiteurs d’universalités, 
Dites, dites, pédants crottés. 
Si tous vos collèges ensemble, 
Fût-ce Harcourt, Navarre ou Beauvais, 
Ont fait ou feront jamais 
Un maître es arts qui lui ressemble 
»

Il reste une dernière énigme à résoudre concernant Louis de Lesclache, selon certains, il ne serait pas lui-même l’auteur de ses livres… Ce serait sa femme qui les aurait écrit. Cette thèse est notamment défendue dans l’Année des dames, ou Petite biographie des femmes célèbres pour tous les jours de l’année. Tome 2 / (1820) Par Mme Gabrielle de Paban. On y lit que « très versée dans la philosophie ; [Madame Lesclache] composa plusieurs livres de morale qu’elle publia, par modestie sous le nom de son mari. »

Il y aurait donc sans doute encore beaucoup de choses à dire au sujet de Louis de Lesclache. Derrière le soixante-huitard «fomenteur de troubles orthographiques», bien des sujets mériteraient encore d’être abordés. Gallica BnF donne matière à lire pour en apprendre plus sur Louis de Lesclache, sa pensée, son temps, ses idées…

Bibliographie 

Ouvrage de Louis de Lesclache

Tome 1 La philosophie divisée en cinq parties, par Louis de Lesclache. (1648)

Tome 2 La Seconde partie de La Philosophie ou Science générale , par Louis de Lesclache… (1650)

La Philosophie particulière, combattüe par celle de l’École . Où l’on examine les discours & les tables d’un philosophe de ce temps (1650)

Les Avantages que les femmes peuvent recevoir de la philosophie, et principalement de la morale . Ou L’abrégé de cette science . A Paris, chez l’autheur, proche le Pont-neuf, en la ruë neuve de Guenegaud. Et Laurent Rondet, ruë S. Jaques, à la longue Allée, vis-à-vis la ruë de la Parcheminerie. 1667. Avec privilege du roi. 

Les Véritables règles de l’ortografe francèze, ou l’Art d’aprandre an peu de tams à écrire côrectemant, par Louis de L’esclache, Date d’édition : 1668.

L’art de discourir des passions, des biens et de la charité, ou Une méthode courte et facile pour entendre les tables de la philosophie qui ont été faites . par Louis de Lesclache (1670) 

Abrégé de la philosophie en tables, suivie des tables de la science générale par Louis de Lesclache [sd]

À propos de Louis de Lesclache

Un article signé Ch. Urbain lui est consacré dans la Revue d’Histoire littéraire de la France (1894), on s’en est largement inspiré ici.

Petit de Julleville consacre quelques lignes à Lesclache dans son Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900 

Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française, des origines à 1900 (tome IV, la langue classique (1660-1715) consacre deux pages à Louis de Lesclache.

Emile Colombey, Ruelles, salons et cabarets : histoire anecdotique de la littérature française, on trouve deux allusion à Louis de Lesclache dans le chapitre IV L’Académie de la vicomtesse d’Auchy 

Data BnF de la Bibliothèque Nationale de France

Louis de Lesclache sur Data BnF 

Court de Gébelin (1725-1784)

Antoine Court de Gébelin (né probablement en 1725 à Nîmes- mort à Paris en 1784) a eu son heure de gloire comme polygraphe, grammairien et polyglotte hors-normes. Son nom est aujourd’hui un peu oublié. On le cite parfois lorsqu’il est question de langue, de discours, de parole, d’étymologie. Henri Meschonnic évoque son nom pour l’opposer à Leibniz (page 666 de sa Critique du rythme : anthropologie historique du langage, Verdier 1982). Michel Foucault dans Les mots et les choses (Gallimard, 1966) évoque « sa plus grande gloire et la plus périssable » (chapitre IV Parler p. 118). Honoré-Gabriel-Riquetti Comte de Mirabeau (1749-1791) disait que Gébelin était « Le plus grand grammairien de l’Europe » (cité in notice sur Court de Gébelin dans Lettres à Julie, écrites au donjon de Vincennes par Mirabeau et publiée par Meunier et Leloir en 1903 disponible sur Gallica BnF ici)

Antoine Court de Gébelin (1725-1784), écrivain français, 1784. Gravure de F. Huot. Paris, musée Carnavalet.

Jean-François Laharpe (1739-1803) brosse son portrait dans sa Correspondance littéraire (tome II) 

« M. de Gébelin est un homme sans fortune, vivant dans la retraite uniquement livré à son travail. Il n’est pas même de l’académie des inscriptions, quoiqu’il fût bien fait pour en être sa qualité de protestant l’en exclud. »

On ne connaît pas exactement l’année de naissance d’Antoine de Court de Gébelin. Selon les sources auxquelles on se réfère il aurait pu naître en 1719, 1724, 1725 ou 1728. On suppose qu’il est né à Nîmes, son père, Antoine Court y était pasteur protestant. Sa famille, comme celle de beaucoup réformés, a rapidement émigré en Suisse, une solution pour permettre à leurs enfants de faire des études. Selon La Nouvelle biographie du Docteur Hoefer des temps les plus reculés jusqu’à nos joursGébelin était un surnom inventé qu’il s’était donné lui-même pour mieux échapper aux persécutions religieuses. (cliquez ici ).

Antoine Court de Gébelin suit des études de théologie à Lausanne pour devenir pasteur. Il obtient une thèse de théologie et il enseigne à son tour la philosophie, la morale et la controverse à de futurs ministres du culte. À partir de 1763, il décide de s’installer en France, de renoncer à une carrière de pasteur pour se livrer plus librement à l’étude et à l’enseignement. Jean-Paul Rabaut de Saint-Étienne rapporte, au sujet de son retour en France, une anecdote qui montre que ses parents avaient fait l’objet de persécutions du fait de leur religion et qu’Antoine Court de Gébelin était un être fondamentalement désintéressé : « Il vit à Uzès, patrie de sa mère, les champs et les possessions que, dans sa fuite précipitée, elle avait été forcée d’abandonner, et qui étaient passés dans des mains étrangères ; mais il les vit sans envie : et lorsque depuis on lui indiqua les moyens de se les faire restituer, il ne put se résoudre à déposséder ceux qui étaient accoutumés à en jouir. » (Lettre sur la vie et les écrits de M. Court de Gebelin adressée au Musée de Paris. Paris 1784, disponible sur le portail de l’université de Göttingen ici).

Illustration Carte du Diocèse d’Uzès / Dressée sur les Lieux par le Sieur. Gautier (1660-1737) Ingénieur. Architecte et Inspecteur des Ponts et Chaussées de France un document Gallica BnF 

En s’installant à Paris, il décide de se consacrer à la littérature et à la science en créant une « société libre de sciences, lettres et beaux-arts » : « Le Musée de Paris » dont il sera nommé président. 

La langue, les langues, la parole humaine ont été un de ses sujets de recherche de prédilection. Antoine Court de Gébelin a voulu construire un système permettant l’étude de toutes les langues à partir d’une langue primitive dont toutes seraient issues. Cette langue a des origines naturelles. Il envisageait donc la parole humaine comme ancrée dans le corps humain et donc d’abord dans ses émotions et sentiments. La comparaison qu’il établit entre l’appareil phonatoire et les instruments de musique (et notamment l’orgue) mérite d’être citée : 

« La connaissance d’un Art dépend toujours des Éléments qui le composent : on ne saurait donc se former une juste idée de l’origine du Langage et du rapport des Langues, sans connaître leurs premières causes, surtout la nature et les effets de l’Instrument vocal, duquel se tirent tous les éléments de la parole, ces sons sans lesquels n’existerait point de peinture des idées.

L’Instrument vocal est l’assemblage des organes au moyen desquels l’Homme manifeste ses idées par la parole, et ses sensations par la voix et par le chant. 

Ces organes sont en très grand nombre ; ils composent un instrument très compliqué, qui réunit tous les avantages des instruments à vent, tels que flûte, des instruments à cordes, tels que le violon ; des instruments à touches, tels que l’orgue, avec lequel il a le plus de rapport ; et qui est de tous les instruments de musique inventés par l’homme, le plus sonore, le plus varié, le plus approchant de la voix humaine. 

Comme l’orgue, l’instrument vocal a des soufflets, une caisse, des tuyaux, des touches. Les soufflets sont ses poumons ; les tuyaux, le gosier et les narines ; la bouche est la caisse ; et ses parois les touches. 

Cet instrument fournit à l’homme des sons simples, tels que la voix et le chant ; et des sons représentatifs, modifications de la voix, tels que les voyelles et les consonnes. » 

Vidéo: Louis Thiry interprète «Dialogues sur les grands jeux» de Nicolas de Grigny à l’orgue de Saint Théodorit à Uzès.

On peut donner un aperçu de son esprit de système dans sa description des éléments de la langue (en 1773) : 

« Les divers Éléments dont est composé le langage ses divisent en trois classes : 

1° Sons, ou Voix.

2° Articulations, ou Intonations simples

3° Passage, ou Articulations doubles. 

Les Voix ou Sons et les Intonations ou Articulations sont immuables, parce qu’ils n’ont jamais pu être inventés. En conséquence ils sont les mêmes chez tous les Peuples ; au lieu que les Passages ou consonnes doubles, effets de leur volonté ou de leurs besoins, varient suivant les Peuples. »

Il divise la langue primitive en trois séries de sept  éléments (sept voyelles, sept consonnes fortes, sept consonnes douces). 

« Les Intonations ou Articulations sont l’effet des touches qui composent l’instrument vocal, et forment deux séries différentes, une de consonnes fortes, l’autre de consonnes faibles, suivant que l’intonation de chaque touche est forte ou faible, légère, ou dure. Chacune de ces séries est composée de sept consonnes, qui correspondent à autant de touches de l’instrument vocal ; et dans ces séries chaque consonne forte répond à une douce : d’où résulte un Alphabet naturel, immuable et universel de vingt-et-une lettres, c’est-à-dire de sept Voyelles, et de quatorze Consonnes auxquelles fut assujetti le premier qui parla. 

« Ainsi dès qu’il y eut deux personnes sur terre, elles purent parler, et elles le firent en effet ; il ne fallut pour cela aucun effort, aucun travail : il en fut comme du physique : on n’attendit pas les Règles du mouvement pour se mouvoir et marcher, on marcha, parce qu’il le fallait et parce qu’on était fait pour marcher. De même, l’Homme entraîné par l’impétuosité du sentiment, ouvrit la bouche et rendit des sons articulés : ces sons articulés peignirent ses sentiments, et sa Compagne l’entendit, elle lui répondit, et il entendit à son tour : et par cette réciprocité de sons, leurs âmes se dévoilèrent l’une à l’autre, d’où naquit entr’eux un attrait qu’ils ne trouvaient nulle part. » (in Le Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie précédé du plan général des diverses parties qui composeront ce monde primitif avec des figures en taille-douce. Disponible dans les collections de Gallica BnF ici )

En France, Antoine Court de Gébelin « put profiter de tous les secours que pouvaient lui donner les bibliothèques publiques , ainsi que les collections de livres et d’objets d’art et d’antiquité, formées par des amateurs opulents, pour continuer un travail d’une importance considérable qu’il avait entrepris déjà depuis plusieurs années. Il ne se proposait rien moins que d’ expliquer l’antiquité tout entière, avec ses traditions historiques, ses mythologies, ses cosmogonies. L’incohérence, le vague, l’obscurité de toutes les interprétations essayées jusqu’à ce moment lui semblaient une preuve de leur fausseté, et cependant c’est dans la connaissance de l’antiquité qu’ il faut aller chercher la connaissance de tous les temps postérieurs, puisqu’ elle contient les origines de la plupart des idées, des lois, des coutumes qui sont communes à tous les peuples, et qu’ elle est, comme il s’exprime lui-même, la clé de toutes les institutions modernes. » (Nicolas Michel, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines, 1854 (page 262), disponible sur Gallica BnF ici). 

Court de Gébelin déploie aussi une formidable énergie à défendre la cause des protestants du Royaume de France.

« C’était un singulier phénomène pour le temps que cette vie d’ érudition et de zèle religieux, que cet empressement d’un infatigable travailleur à poursuivre à la fois les conquêtes de la philologie et celles de la tolérance politique. Ainsi , au même moment que de Gebelin faisait des visites répétées à Versailles pour l’affaire Calas, il encourageait de Beaumont à traiter la question du procès Sirven ; il s’occupait des persécutions de l’église d’ Orange auprès du duc de Choiseul ; il allait conférer avec M. d’Etigny, l’intendant d’ Auch, sur les rigueurs exercées contre les églises du Béarn ; il s’élevait partout contre un arrêt rigoureux du parlement de Grenoble, condamnant à mort des ministres contumaces ; il se mettait en rapport avec les membres du parlement qui se trouvaient à Paris et les disposait à la tolérance ; il conseillait ou déconseillait la convocation des synodes ; il rédigeait de nombreux placets sur les mariages des protestants et sur l’abolition des lois pénales , qu’il présentait au ministre de St-Florentin ; il se constituait l’intermédiaire entre les églises du Nord, qui demandaient des pasteurs , et le séminaire de Lausanne … » (Ch. Coquerel, Histoire des Églises du désert, t. II pages 487 à 491).

Cette activité en faveur du protestantisme (très liée aux affaires Calas et Sirven) a suscité la publication en 1763 des Toulousaines ou lettres historiques et apologétiques en faveur de la religion réformée et de divers protestants condamnés ces derniers temps par le parlement de Toulouse (disponible ici  sur le portail des Bibliothèques Universitaires de Toulouse).

À Paris il est admis à la loge Maçonnique des neuf sœurs où il a notamment pu fréquenter le compositeur de musique Nicolas Dalayrac (1753-1808) et Benjamin Franklin (1706-1790). On sait qu’avant d’être admis dans cette loge il devait déjà connaître ce philosophe puisqu’ils avaient fondé ensemble une revue intitulée Affaires de l’Angleterre et de l’Amérique (à partir de 1776). Cliquez ici

Affaires d’Angleterre et d’Amérique n°1 (1776)

Son oeuvre monumentale du Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne ne fut jamais achevée. Mais ce qui reste de ses écrits est original et passionnant quand on prend le temps de s’y plonger… Son esprit d’analyse en fait l’un des précurseurs de la linguistique.

Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne… (page 20) document Gallica BnF

Pour en savoir plus :

Rabaut de Saint Étienne (associé au Musée de Paris), Lettre sur la vie et les écrits de M. Court de Gebelin adressée au Musée de Paris. Paris 1784. Nombre de pages : 28 Disponible ici sur le portail de l’Université de Göttingen.

Article Court de Gébelin, in Nouvelle biographie générale : depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours sous la direction du docteur Hoefer (tome XII), 1855 (page 215 et suivantes). Disponible sur Gallica BnF cliquez ici.

Michel Nicolas, Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines, 1854 (pages 260 et suivantes consacrées à Court de Gébelin). Disponible sur Gallica BnF cliquez ici.

Notice à propos de Court de Gébelin sur le site du Musée protestant cliquez ici.

Court de Gébelin, un aventurier de la parole, article signé Marie Frantz sur le site Internet Le Philosophe Inconnu (Louis- Claude de Saint Martin). Cliquez ici.

Oeuvres d’Antoine Court de Gébelin (ressources en ligne)

Les Toulousaines ou lettres historiques et apologétiques en faveur de la religion réformée et de divers protestants condamnés ces derniers temps par le parlement de Toulouse, 1763 (une œuvre suscitée par les affaires Calas et Sirven). (disponible ici sur le site des Bibliothèques Universitaires de Toulouse)

Devoirs du prince et du citoyen, ouvrage posthume de M. Court de Gébelin pour servir de suite à la Déclaration des droits de l’homme. (publié en 1789). Disponible ici sur le site internet de Gallica BnF.

Histoire Naturelle de la Parole ou origine du Langage, de l’Écriture & de la grammaire à l’usage des jeunes gens… (publié en 1772) Disponible ici sur le site internet Gallica BnF.

Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, 9 volumes parus entre 1773 et 1782 la réputation de cet ouvrage vaudra à Court de Gébelin d’être nommé « Censeur royal » à partir de 1773. 

Page de garde du premier volume du Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, document Gallica BnF.

Volume 1: Monde Primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans son génie allégorique et dans les allégories auxquelles conduisit ce génie précédé du plan général des diverses parties qui composeront ce monde primitif avec des figures en taille-douce, par M. Court de Gebelin de Société Économique de Berne, et de l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1773. Nombre de pages 625. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 2: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans l’histoire naturelle de la parole ; ou grammaire universelle et comparative; par M. Court de Gebelin, de la Société Économique de Berne, et l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1774. Nombre de pages 727. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 3: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans l’histoire naturelle de la parole ; ou origine du langage et de l’écriture, avec une réponse à une critique anonyme, et des figures en taille-douce. Par M. Court de Gebelin de la Société Économique de Berne, et de l’Académie Royale de La Rochelle. Paris 1775. Nombre de pages : 687. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 4: Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans l’histoire du calendrier « Qu’ils servent (le Soleil et la Lune) de Signes, pour les fêtes , pour les jours, & pour les Années. » (tome 4). Paris 1776. Nombre de pages : 675. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 5: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans les origines françoises ou dictionnaire étymologique de la langue françoise par M. Court de Gebelin de la Société Économique de Berne, des Académies Royales de La Rochelle, Dijon et Rouen. Paris 1778. Nombre de pages 771. Disponible ici sur Gallica BnF.  

Volume 6: Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne considéré dans les origines latines ou Dictionnaire Étymologique de la langue Latine avec une carte et des planches : Par M. Court de Gébelin, de Diverses Académies (tome 6). Première Partie. Paris 1779. Nombre de pages 727. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 7: Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans ses origines latines ; ou dictionnaire étymologique de la langue latine ; avec une carte et des planches, seconde partie par M. Court de Gebelin, de diverses académies, Paris 1780. Nombre de pages 841. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 8: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans les divers Objets concernant l’Histoire, le Blason, les Monnaies, les jeux, les Voyages de Phéniciens autour du Monde, les Langues Américaines, etc. ou Dissertations mêlées (tome 1) remplies de découvertes intéressantes ; avec une carte, des planches, et un Monument d’Amérique. Par M. Court de Gebelin, de diverses Académies, Censeur Royal. Paris 1781. Nombre de pages 731. Disponible ici sur Gallica BnF.

Volume 9: Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, considéré dans les origines grecques ; ou dictionnaire étymologique de la langue grecque, précédé de recherches et de nouvelles vues sur l’origine des Grecs et de leur langue, par M. Court de Gébelin, De diverses Académies, Censeur Royal à Paris 1782. Nombre de pages 793. Disponible ici sur Gallica BnF.

Du verbe « Charlater »

Le_Dictionnaire_royal_augmenté_de_[...]Pomey_François-Antoine_bpt6k96365651_9

En France on aime polémiquer sur les questions d’orthographe. Chacun adore démontrer à autrui qu’il parle une langue incorrecte, chacun cherche à prouver qu’il sait mieux que quiconque arpenter les ténébreux labyrinthes de la grammaire française, qu’il sait mieux qu’autrui pratiquer la correction du beau langage. Écrire et parler en bon français est devenu un sport national. Désigner à la moquerie des foules celui qui s’est égaré dans la faute d’orthographe ou de grammaire est presque devenue une discipline olympique, un jeu, un combat. Chaque génération aime à prouver à la suivante que la pratique de la langue décline dans la jeunesse et qu’elle s’emmêle dans une grammaire approximative. Quand un journal publie une coquille, il n’est pas rare que cela devienne l’objet d’un débat vif et acharné permettant aux preux chevaliers de la belle raison, du beau langage et de la juste science d’abattre à coups de Bescherelle le chevalier félon du camp adverse.

L’occasion d’une telle polémique inflammable aurait sans doute pu naître aujourd’hui à partir d’un article du Figaro consacré au Docteur Raoult de l’I.H.U. de Marseille auditionné par une commission parlementaire ce Mercredi 24 Juin. Voici ce qu’on peut lire dans cet article: Figaro 24 Juin 2020)

Vous avez bien lu. Il est écrit « Charlatant » au lieu du « Charlatan » habituel que votre dictionnaire annonce comme étant l’orthographe correcte, celle qui vous a peut-être permis un jour d’avoir un 10 sur 10 en dictée. Ce surprenant « T » vilainement ajouté serait-il une horrible faute de grammaire qui mériterait de susciter un tapage symphonique sur les réseaux sociaux, une de ces discussions âpres fondées sur le fait que Le Figaro emploierait comme correcteurs des stagiaires dysorthographiques pour écorner l’image du docteur Raoult? Cet épouvantable « T » écorchant le regard des amoureux de l’orthographe n’est-il pas l’occasion offerte de se mobiliser en masse pour défendre la belle langue de Molière traitreusement agressée?

Il est parfois bon de ne pas être trop sanguin et de ne pas s’enflammer trop rapidement. Ce « charlatant » d’apparence douteuse pourrait bien s’avérer ne pas être du tout une faute mais bien au contraire le signe d’une connaissance fine de tous les méandres subtils d’une langue qui pour être celle de Molière est aussi celle de Ronsard et de bien d’autres: de vous, de moi et de bien d’autres bavards oubliés. « Charlatant » n’est que le participe présent du verbe « Charlater« , un vieux verbe oublié mais pas complètement par tout le monde. Une simple exploration des riches ressources des collections numériques de Gallica BnF va nous en apporter quelques illustrations. Ce verbe, bien que peu courant, est d’un usage ancien.

Ferdinand Brunot le mentionne dans sa fameuse Histoire de la langue française des origines à 1900 dans le volume consacré à la formation de la langue classique (1600 – 1660). Charlater est cité par ce grand historien de la langue, dans une liste de « mots qui vieillissent et sortent de l’usage sans être condamnés par aucun théoricien à ma connaissance. »Histoire_de_la_langue_française_[...]Brunot_Ferdinand_bpt6k58392786_170

On trouve la définition de ce verbe dans le Dictionnaire historique de l’ancien françois, ou Glossaire de l’ancien langage françois, ou Glossaire de la langue françoise depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV » par Léopold Favre (1817-1891).

Dictionnaire_historique_de_l'ancien_langage_[...]La_Curne_bpt6k6207722v_408

Pierre Borel (1620-1671) ne cite qu’en passant, le verbe « charlater » dans son « Trésor et antiquitez gauloises et françoises réduites par ordre alphabétique… » (1655). Il le fait à propos du verbe « Abriconer » :

Trésor_de_recherches_et_antiquitez_[...]Borel_Pierre_bpt6k8707898z_110

Philibert Monet (1569-1643) dans son « Abrégé du parallèle des langues françoise et latine repporté au plus près de leurs propriétez » (1637) consacre un article au verbe « charlater » Abrégé_du_parallèle_des_langues_[...]Monet_Philibert_bpt6k58494874_208

Ce même Phillbert Monet citait le verbe « charlater » dans son « invantaire des deus langues françoise et latine, assorti de plus utiles curiositez de l’un et de l’autre idiome » (1635)Invantaire_des_deus_langues_françoise_[...]Monet_Philibert_bpt6k5851099r_215

 

Enfin pour ne pas qu’on nous accuse de ne citer que des amateurs de curiosités, citons un amateur d’élégances lexicale: François-Antoine Pomey (1618-1673) consacre un article au verbe « charlater » dans « Le Dictionnaire royal augmenté de nouveau, et enrichi d’un grand nombre d’expression élégantes… Dernière édition, nouvellement augmentée de la plus grande partie des termes de tous les arts. » (1716). Il le donne comme synonyme d’enjôler.Le_Dictionnaire_royal_augmenté_de_[...]Pomey_François-Antoine_bpt6k96365651_181

Ce verbe est toutefois, nous devons l’admettre, d’un usage fort peu courant dans les ouvrages imprimés. En sondant les collections numériques de Gallica BnF je n’ai trouvé son usage que dans un texte extrait du volume 6 des « Variétés historiques et littéraires : recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers » revue et annotées par Édouard Fournier (1819-1880). Il s’agit d’un conte intitulé « Le Pont-Breton des Procureurs dédié aux clercs du Palais » celui que Ferdinand Brunot citait (voir plus haut). Ce conte débute par ces mots : « Déjà les ténèbres descendaient le grand galop des montagnes, et déjà ma plume s’alentissait si fort que le cageoleur babil d’un procureur, dictant à un sien copiste, m’était très ennuyeux… » Il y est question d’un « demeurant rue de La Harpe qui sait si bien charlater que souvent il fait croire à de jeunes barbes qu’il a bien rencontré ». Edouard Fournier explique en note qu’il ne connaît pas d’autre usage de ce mot charlater. Il pense que son étymologie est italienne:

Variétés_historiques_et_littéraires___[...]_bpt6k27809c_270

En ce qui concerne l’usage du verbe charlater au participe présent en tant que substantif, j’en ai trouvé un usage intéressant dans un article du 24 Décembre 1882 du journal L’avenir d’Arcachon : organe des intérêts politiques, industriels et maritime de la contrée. L’article est consacré à l’invention de la marionnette par l’inventeur nommé Marion. L’auteur explique d’abord qu’en 1868, un charlatan, fort expert en son art, montra à Paris les premiers pantins en bois que l’on eut vus en France. L’article se termine par ces mots.

L'Avenir_d'Arcachon___organe_des_[...]_bpt6k5430048m_1

À noter toutefois qu’Antoine Furetière ignore l’usage du verbe « charlater » et donc du participe présent charlatant… Il connaît en revanche le substantif Charlatan et le verbe charlataner.

L’article très bien fait du CNRTL (Centre National de Ressouces Textuelles et Lexicales), permet de faire le point sur le substantif Charlatan. On apprend notamment dans cet article que Marcel Proust avait utilisé le substantif féminin « charlatante », dérivé du verbe charlater, dans son roman « La Prisonnière » (page 365 de l’édition de 1922). Bien qu’opposée à Antoine Furetière, l’Académie Française n’a pas retenu ce verbe devenu désormais désuet ou rare. Grâce au « Dictionnaire royal augmenté de nouveau, et enrichi d’un grand nombre d’expression élégantes… Dernière édition, nouvellement augmentée de la plus grande partie des termes de tous les arts. » de 1710, il a continué à vivre dans notre langue vivante, La Prisonnière de Marcel Proust en témoigne pour 1922, Le Figaro dans son édition numérique du 24 Juin 2020  en témoigne pour aujourd’hui...

Afin de prouver que ce vocable est bel et bien vivant en 2020 et qu’il est même poétique, j’ai écrit le Jeudi 25 Juin 2020, un rondeau intitulé IL CHARLATE.

À propos de Charlatans… …je ne saurais que trop vous conseiller de lire l’article que j’ai consacré à Thomas Sonnet (cliquez ici). Je vous rappelle que cet auteur a écrit une Satyre contre les charlatans et pseudomédecins empyriques publiée en 1610  et il écrivait ce mot sans mettre un « T » à la fin du mot. Une langue qui vit est une langue qui accepte de se diversifier.