Thomas Sonnet (1577-1627)

«C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict :
Son nez, son front, ses yeux et sa levre pourprine.
Icy lui voidz le corps figuré par ce trait
Et son esprit paroist en l’art de médecine.»

Si vous avez lu mon dernier livre: Sansonnet sait du bouleau (BoD Novembre 2019) vous aurez certainement remarqué que j’y fais référence (pages 13 et 116) à un certain Thomas Sonnet (1577-1627)…

Ce personnage a réellement existé. Je ne l’ai pas inventé, il a même connu une certaine gloire. Une petite promenade dans les riches collections Gallica BnF permet d’en apprendre un peu plus sur ce singulier personnage à la forte personnalité… Le poète Gustave Levavasseur (1819-1896) l’évoquait, en plein milieu du XIXe siècle, en ces termes:

«Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
C’était un médecin de Vire.
Il tournait fort bien un sonnet.
Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
Aux malades il ordonnait
De ne jamais boire du pire.
Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
C’était un médecin de Vire.» (extrait de Au Pays Virois : bulletin mensuel d’histoire locale, Septembre 1920 disponible ici dans les collections Gallica BnF).

Thomas Sonnet, Sieur de Courval est né en 1577 à Vire en Normandie, il est mort en 1627 à Paris.  Il était auteur de satires et médecin, il fut célèbre pour la férocité de sa plume qui l’a contraint à quitter sa Normandie pour Paris… Il s’est d’abord fait connaître par sa Satyre Ménipée ou Discours sur les poignantes traverses ou incommodités du mariage, où les humeurs de femmes sont vivement représentées, 1608 (Disponible ici dans les collections Gallica BnF) 

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Cette oeuvre a connu un certain succès puisqu’elle a été rééditée à plusieurs reprises. Elle a également causé quelques ennuis à son auteur. À la suite de cette publication, Thomas Sonnet a quitté Vire et la Normandie pour s’installer à Paris, s’y marier et y embrasser la profession de médecin. Avait-il dû s’exiler à cause de sa satire sur les femmes? Sa plume aiguisée ne devait guère plaire aux bons bourgeois et surtout aux dames de Vire… Même s’il essaie de se rattraper dans des vers qu’il adresse visiblement à celle qui avait ses faveurs:

«Ma chère âme, mon tout, je me viens excuser
Si j’ay osé blasmer tout le sexe des femmes;
Non, non, mon coeur, ce n’est qu’aux impudiques dames
Que mes cyniques vers se doivent adresser ;
J’ay toujours respecté les chastes demoiselles,
Poussé de ton amour et de la vérité :
Je n’ay donc par ces vers nullement mérité
D’encourir ta disgrâce et des autres pucelles.
Plutost, mon coeur, lu dois m’aimer plus ardemment
D’avoir choisi pour but une telle matière
Qui fait la chasteté briller par son contraire,
Comme en l’obscurité brille le diamant.» (in Satyre ménippée… Edition de Lyon de 1623 page 106)

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Selon M. de Robillard de Beaurepaire, sa biographie ne présenterait aucune aspérité, aucun épisode intéressant: «Sonnet n’a jamais exercé de fonctions publiques ; il n’a pris part à aucun événement notable ; et, sans les ouvrages qu’il nous a laissés, son nom serait aujourd’hui enseveli dans l’oubli le plus profond.» (Les Satires de Sonnet de Courval par M. de Robillard de Beaurepaire in Mémoires de l’Académie royale des sciences, arts et belles-lettres de Caen 1865 disponible ici dans les collections Gallica BnF). «Cette vie sédentaire et sans horizon, qui au premier abord peut paraître défavorable au développement de l’esprit, a fourni en définitive à Sonnet ses meilleures et ses plus saines inspirations. Satirique par instinct et par tempérament, il n’a jamais été mêlé qu’à une société de petite ville ; mais il l’a vue fonctionner sous ses yeux, il a pu l’observer de près et étudier sur le vif les travers, les vices et les scandales qu’il devait plus tard décrire.» (M. de Robillard de Beaurepaire). Le même auteur le qualifie de « Pamphlétaire irrespectueux et grossier, il a toutefois compris le besoin d’une transformation générale; il a compati à la misère des basses classes et a combattu la rapacité des traitants, le ridicule des gentilshommes d’aventure et le luxe insolent des abbés commendataires. Après avoir décrit les raffinements du luxe et la bigarrure des costumes, après avoir pénétré avec une curiosité sensuelle dans les plus mauvais lieux… il a retrouvé tout à coup une honnêteté d’aspirations inattendues; il a rêvé d’un royaume sans division, une organisation équitable des impôts, la suppression de la vénalité des charges, la justice respectée comme un sacerdoce, et la religion recouvrant l’auréole de sainteté, le prestige des anciens jours. » (M. de Robillard de Beaurepaire)

Sonnet Sieur de Courval doit ses premiers succès littéraires dès 1608  à la diffusion de sa Satyre Ménipée «Cette diatribe bizarre est pourtant loin d’être un chef-d’oeuvre; elle n’est pas même, à beaucoup près, la production la plus remarquable de notre poète. Mais, avec ses tendances sceptiques, elle répondait parfaitement au courant d’idées du moment, et aujourd’hui même le nom de Sonnet, malgré ses essais dans des voies plus sérieuses, y est resté irrévocablement attaché , et en a conservé comme une notoriété équivoque et suspecte.» (M. de Robillard de Beaurepaire). Dans la rédaction de sa « Satyre Ménipée » il est assez vraisemblable que Thomas Sonnet, Sieur de Courval ait été fortement influencé par les Stances du Mariages de Philippe Desportes (1546-1606): 

«De toutes les fureurs dont nous sommes pressés,
De tout ce que les cieux ardemment courroucés
Peuvent darder sur nous de tonnerre et d’orage,
D’angoisseuses langueurs, de meurtre ensanglanté,
De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté,
Rien n’approche en rigueur la loi de mariage…» (à découvrir ici sur Gallica BnF).

Selon M. de Robillard de Beaurepaire, il est plus que probable que Thomas Sonnet, Sieur de Courval «n’ait fait qu’étendre et paraphraser les strophes» de Philippe Desportes…

Ce serait toutefois une injustice faite à Thomas Sonnet que de prétendre qu’il s’est contenté de paraphraser Desportes… C’est à la singularité de sa plume que l’on doit ce sonnet au très noble et vertueux gentilhomme Gilles de Gouvets, Sieur de Mesnil-Robert et de Clinchamp, gentilhomme normand réputé pour sa bibliothèque paraît-il considérable  :

« Heureux Mesnil-Robert, heureuse influence
»Et l’astre fortuné qui dominoit aux cieux
Lorsque tu vis le jour ! Mars te fit généreux,
»Et Mercure t’offrit sa plus douce éloquence.

»Pallas te fit présent de cette grand’prudence
»Qui en tes actions te rend si vertueux ;
»Minerve te donna le désir curieux
»D’avoir de tous les arts parfaicte intelligence.

»Ô favorable aspect ! O bening ascendant,
»Qui, lorsque tu naissois, alloit comme influant
»Mesmes perfection à ta noble famille !

»Tu vois ton docte fils, ce généreux Clinchamp,
»Lequel à tes valeurs heureux va succédant,
»Faisant renaistre en lui ta doctrine fertile. » 

(extrait des Oeuvres poétiques de Courval-Sonnet publiées par Prosper Blanchemain, disponibles ici sur Gallica BnF).

On attribue également à Thomas Sonnet les « Satyres contre les abus et désordres de la France » « plus est adjoutés Les exercices de ce temps d’une très belle & gentille invention » publié en 1627 à Rouen chez Guillaume de la Haye, tenant boutique en l’Estre nostre Dame, (disponible ici sur Gallica BnF). «Les Exercices de ce temps comprennent douze satires d’étendue inégale, intitulées : Le Bal, La Mortification, La Foire de village, Le Pèlerinage, La Pourmenade, Le Cousinage, Lucine, L’Affligé, Le Débauché, L’Ignorant, Le Gentilhomme, et Le Poète. Cette réunion de poésies libres rappelle à s’y méprendre le ton général du Parnasse, du Cabinet et de l’Espadon satirique. On pourrait, en outre, y signaler des passages nombreux et importants,qui paraissent calqués sur certaines satires de Régnier, ou même du poète rouennais Auvray…» (M. de Robillard de Beaurepaire). 

Sonnet n’était pas seulement poète, il était aussi médecin. C’est la raison pour laquelle il a publié « Les tromperies des charlatans découvertes par le Sieur de Courval » un opuscule de 16 pages publié en 1619, disponible ici sur Gallica BnF)  Il en appelle, dans deux tercets conclusifs à une police bien réglée contre les charlatans et notamment dans le domaine médical :

«Car si aux autres arts, le moindre erreur commis 
Ne doit estre d’aucun tolleré ni permis,
Beaucoup moins le doit-il, en l’art de Médecine

Dont la moindre faute apporte une ruine,
Qu’on ne peut nullement remettre ou réparer,
Et faire que la vie on puisse restaurer. »

En conclusion de ces tromperies, il met en garde contre ces charlatans aux « parolles succrées & affecté jargon, recouvert de belle apparence, tout ainsi que la fausse Monnoye, dont la monstre est fort belle, & l’usage de nulle valeur. » Était-ce un aveu de sa part du peu de valeur qu’il donnait à ses propres écrits? À chacun d’en juger mais il est certain que Thomas Sonnet, Sieur de Courval est à ranger parmi ces auteurs dont les ouvrages dorment plus volontiers dans l’ombre des rayonnages obscurs des bibliothèques que sous les projecteurs médiatiques. Il est sans doute également une illustration du fait que l’humour d’une époque ne peut plus être compris dans les siècles qui suivent car l’échelle des valeurs change et le respect porté à autrui progresse. De ce point de vue son regard peut encore nous apporter pour aujourd’hui…  Fait-il pour autant partie des écrivains oubliés parce-que simples et modestes? Fait-il partie de ceux que le Cardinal de Bernis  évoque dans une célèbre allégorie?

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(in Oeuvres complettes de M. le Cardinal de Bernis, Avignon, 1811, disponible sur Gallica BnF).

Une seule chose est à peu près certaine: si Thomas Sonnet Sieur de Courval peut encore figurer aujourd’hui dans une « Histoire du Sonnet », en tant que genre littéraire, c’est d’abord dans une optique purement décalée et humoristique…

Pour en savoir plus….

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Notice de quatre pages consacrée à Thomas Sonnet dans « Poètes Normands » publié sous la direction de Louis-Henri Baratte (disponible ici sur Gallica BnF)

Edition complète des oeuvres de Sonnet-Courval par Prosper Blanchemain (tome 1 comprenant une notice sur la vie de Thomas Sonnet) Google-Books

Satyre contre les charlatans et pseudomédecins empyriques . En laquelle sont amplement descouvertes les ruses & tromperies de tous thériacleurs, alchimistes, chimistes, paracelsistes, distillateurs, extracteurs de quintescences, fondeurs d’or potable, maistres de l’élixir, etc… Comportant un portrait gravé de Thomas Sonnet. Imprimé A Paris, chez Jean Millot en 1610 (disponible sur Gallica BnF)

Notice de la BnF sur Thomas Sonnet Sieur de Courval (1577-1627).

[Quadricentenaire] 28 Décembre 1619 Naissance d’Antoine Furetière

Antoine Furetière est né, il y a exactement quatre-cents ans le 28 Décembre 1619 de la veuve d’un apothicaire, remariée avec le clerc d’un conseiller.

Tallemant-des-Réaux relate une anecdote qui serait à la source de la vocation future d’Antoine Furetière… Ce dernier alors qu’il était un jeune enfant, demandait de l’argent à son père pour s’acheter un livre… Au lieu céder à son désir, son père lui aurait demandé s’il avait déjà appris et s’il connaissait par cœur le dernier livre qu’il lui avait offert. Or ce livre était un dictionnaire… On peut en déduire que ce « clerc de conseiller » n’était donc pas un grand lettré, mais on peut aussi y voir une des raisons du destin de lexicographe auquel s’est voué (jusqu’à risquer la disgrâce) Antoine Furetière…

Il fit preuve très tôt d’une vive curiosité intellectuelle en étudiant le droit et les langues orientales puis il acheta une charge de procureur fiscal qu’il revendit pour devenir ecclésiastique. On connaît mal sa biographie car, souligne Francis Wey in Antoine Furetière, sa vie, ses œuvres, ses démêlés avec l’Académie Française in « Revue contemporaine » de Juin 1852 (disponible sur Gallica BnF): « La vie de ce malheureux écrivain n’a été publiée que par ses adversaires, et lorsqu’il était hors d’état de se défendre ; de sorte qu’il est difficile de réédifier cette biographie à l’aide de documents contradictoires. Bayle est à peu près muet lui-même sur ce qui concerne ce sujet obscur. Quoiqu’il en soit, Furetière fut pourvu de l’abbaye de Chalivoy, au diocèse de Bourges. Dès lors il se consacra presque exclusivement aux lettres»

Tallemant-des-Réaux le dépeint comme un être modeste : « Il ne louait jamais les autres ; mais aussi ne paraissait pas entêté de ses ouvrages. Ses manières n’étaient ni douces, ni arrogantes. » et Francis Wey qui cite ce portrait en conclut : « Ce n’est point là le portrait d’un homme d’intrigues ni un courtisan ; mais plutôt un philosophe bourru, se résignant à se suffire. »

Comme de nombreux lettrés de son époque, il a commencé à écrire à partir du latin. On peut trouver sous sa plume une Aeneide travestie, d’après Virgile publiée en 1649 (disponible ici sur Gallica BnF).

Furetière a d’abord été poète (son premier recueil de poésie a été publié en 1655). Francis Wey décrit dans les termes suivant son activité de poète « Ainsi que la plupart des auteurs de son temps, Furetière eut la prétention de joûter à toutes les armes ; en d’autres termes, de se signaler dans tous les genres de poésie […] Satire, épigrammes, stances, madrigaux, épitaphes, chansons, énigmes, épitres, sonnets, élégies, Furetière a subi toutes les épreuves, et il a honnêtement réussi dans divers exercices. »

On sait par ses vers qu’il avait été amoureux d’une femme qui avait épousé quelqu’un d’autre :

« Si vous m’aimez encor ce m’est assez de gloire,

« De pouvoir quelquefois vivre en votre mémoire :

« Si dans quelque moment de votre heureux loisir

« Vous prononcez mon nom en jetant un soupir ;

« Et je suis heureux, si dans votre retraite

« Quelque reste d’amour me plaint et me regrette. »

Ses poésies ont eu un certain succès puisqu’elles ont fait l’objet de quatre éditions, mais elles ont été ensuite bien oubliées. On peut trouver une édition de ces Poésies diverses du Sieur Furetière imprimées en 1659 (disponible sur Gallica BnF).

Il a ensuite publié « La Nouvelle allégorique » (disponible sur Gallica BnF),

Furetière décrit dans cet ouvrage une amusante bataille de rhétorique autour de la «Forteresse Académie»: « La Sérenissime Princesse R H E T O RIQ V E regnoit pacifiquemnt depuis plusieurs siecles ,& son gouvernement étoit sï doux qu’on luy obeissoit sans contrainte… »

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Académie « Conseil Souverain de la Sérénissime Princesse Rhétorique » (extrait de la Nouvelle Allégorique par Antoine Furetière (document Gallica BnF).

Un poème satirique : «Le Voyage de Mercure »

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(disponible sur Gallica BnF) .

Antoine Furetière a également publié un recueil de « Fables morales » (disponible sur Gallica BnF) dans lequel, précise Francis Wey, il se livre à un éloge de Jean de La Fontaine : « Certes, il n’y a personne qui ait fait, aux Fables des anciens, tant d’honneur que monsieur de La Fontaine, par la nouvelle et excellente traduction qu’il en a faite : dont le style naïf et marotique est tout à fait inimitable, et joute de grandes beautés aux originaux. La France lui doit encore cette obligation, d’avoir non-seulement choisi les meilleures fables d’OEsope et de Phèdre, mais encore d’avoir recueilli celles qui étaient éparses.» (Les épisodes ultérieurs de la vie de Furetière et notamment sa querelle avec l’Académie à la suite de son projet de dictionnaire feront qu’il finira par se fâcher avec Jean de La Fontaine).

Dans ses fables Furetière prend notamment la défense des pauvres infortunés contre les riches et les puissants :

Les Mouches et le Cheval. 

Cent mouches s’étoient attachées 

Sur un bidet infortuné, 

Qui maigre, sec et décharné 

N’avait point de côtes cachées. 

Il s’en plaignait fort dolemment, 

Et leur disoit : — Mesdemoiselles, 

Pourquoi m’ètes-vous si cruelles, 

De me sucer incessamment? 

Loin de vivre aux dépens d’une méchante rosse, 

Vous auriez mieux dîné si vous aviez mordu 

Ces chevaux potelés qui parent un carrosse, 

Et qui souvent meurent de gras-fondu. 

— Ah! répond une fine mouche, 

Ces harnois de toutes façons, 

Ces grands crins, ces caparaçons, 

Ne permettent pas qu’on les touche. 

Pour vivre donc en sûreté,

Il faut, lorsque la faim nous presse, 

Nous ruer sur la pauvreté, 

Et lui sucer le peu qu’elle a de graisse. 

Ainsi par les sergens est le peuple mangé, 

Tandis qu’en sa maison ils trouvent de quoi prendre: 

Mais le riche en est déchargé 

Parce qu’il sait bien s’en défendre. »

Il a enfin publié en 1666 un « Roman bourgeois » (disponible sur Gallica BnF) dont Francis Wey écrit :

« Pour résumer, le Roman bourgeois n’est, à proprement parler, ni une histoire suivie, ni un récit d’étranges aventures, ni la peinture d’une passion. […] Mais ce livre est un fort curieux monument des usages, des coutumes, des habitudes, du langage et du genre de vie des bourgeois de Paris au milieu du XVIIe siècle. Pour l’écrivain, pour l’auteur comique et le philologue, c’est un document des plus rares et des plus complets. »

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En 1662 Antoine Furetière est élu à l’Académie Française et il se passionne pour le travail de lexicographe à un tel point qu’il décide de publier son propre dictionnaire. Il publie en 1684 un premier fragment du dictionnaire qui allait causer le début d’un long conflit (porté devant les tribunaux) entre l’Académie Française et lui. Le titre de ce dictionnaire est à lui seul le programme d’un formidable labeur à venir :

« ESSAIS D’UN DICTIONNAIRE UNIVERSEL, CONTENANT GÉNÉRALEMENT TOUS LES MOTS FRANÇOIS, TANT VIEUX QUE MODERNES, et les termes de toutes les sciences et des arts, SÇAVOIR :

« La philosophie, logique et physique;

» La médecine ou anatomie, pathologie, thérapeutique, chirurgie,
» pharmacopée, chimie, botanique, ou l’histoire naturelle des plan-
» tes, et celle des animaux, minéraux, métaux et pierreries, et les
» noms des drogues artificielles;

» La jurisprudence civile et canonique, féodale et municipale, et
» surtout celle des ordonnances;

» Les mathématiques, la géométrie, l’arithmétique et l’algèbre;

» La trigonométrie, géodésie, ou l’arpentage, et les sections coniques;

» L’astronomie, l’astrologie, la gnomonique, la géographie;

» La musique, tant en théorie qu’en pratique, les instruments à vent et à cordes;

» L’optique, catoptrique, dioptrique et perspective ;
» L’architecture civile et militaire, la pyrotechnie, tactique et statique ;

» Les arts, la rhétorique, la poésie, la grammaire, la peinture, la sculpture, etc.

» La marine, le manège, l’art de faire des armes, le blason, la vénerie, fauconnerie, pesche, l’agriculture ou maison rustique, et la plupart des arts méchaniques ;

» Plusieurs termes de relations d’Orient :et d’Occident, la qualité
» des poids, mesures et monnoyes;

» Les étimologies des mots, l’invention des choses, et l’origine de
» plusieurs proverbes, et leurs relations avec ceux des autres langues;

» Et enfin, les noms des auteurs qui ont traité des matières qui re-
» gardent les mots, expliqués avec quelques histoires, curiosités naturelles, et sentences morales qui seront rapportées pour donner des
» exemples de phrases et de constructions.

» Le tout extrait des plus excellents auteurs anciens et modernes.

» RECUEILLI ET COMPILÉ

» Par Messire ANTOINE FURETIÈRE, abbé de Chalivoy, de l’Académie françoise. »

L’Académie Française mise en face de ce projet décide (par la voix de ses treize plus virulents défenseurs) d’interdire à Furetière de publier son dictionnaire en prétextant que cette compagnie était la seule à avoir le privilège de publier un tel dictionnaire.

« A quoi l’abbé [Furetière] répond qu’il lui a été impossible de faire prévaloir ses doctrines, et d’amener ses confrères à adopter le plan conçu par lui. Ces messieurs, restreignant la liste des mots aux termes usités dans les poemes, les tragédies et la haute éloquence, avaient systématiquement écarté les mots trop vieux et les mots trop jeunes, les termes relatifs aux arts, aux sciences, aux divers métiers ; en outre, ils n’admettaient ni citations d’auteurs, ni étymologies. Vainement, avait-il essayé de glisser quelques mots essentiels ou de présenter certaines acceptions peu connues des vocables admis : sa voix avait été couverte par de bruyantes imprécations, il avait eu une foule de querelles et avait été accablé d’injures pour les moindres corrections proposées. » (Francis Wey).

La confection de ce dictionnaire dut occasionner à Antoine Furetière un travail considérable et inlassable. Un signe qui ne trompe pas invite à le penser. À l’occasion de la définition du mot «Monstrueux» il évoque précisément ce travail de fabrication d’un dictionnaire:

«MONSTRUEUX, se dit figurément en Morale. C’est un travail monstrueux de vouloir entreprendre d’achever un Dictionnaire. Cet homme a une vivacité d’esprit, une memoire monstrueuse, prodigieuse.»

La tentative d’Antoine Furetière eut toutefois un certain succès car elle avait permis de passer outre à la lenteur que l’Académie mettait à constituer son dictionnaire. Antoine Furetière en agissant ainsi répondait aux critiques que les contemporains adressaient au dictionnaire de l’Académie à l’instar de Gilles Ménage qui écrivait :

« Or, nos chers maîtres du langage,

» Vous savez qu’on ne fixe point 

» Les langues en un même point 

……………………………………….

» Nous joignons à cette raison

» Que toujours vostre critique 

» Décriant quelque mot antique 

» Et des meilleurs et des plus beaux, 

» Sans qu’elle en fasse de nouveaux, 

» On seroit, ô malheur insigne! 

» Réduit à se parler par signes »

Antoine Furetière raconte qu’ « après avoir, pendant trois vacations, fait la définition du mot oreille, on en employa deux autres à la corriger, et l’on trouva à la fin que l’oreille est l’organe de l’ouïe. Cette définition coûte deux cents francs au roi. Richelet et Monet l’avaient fournie à meilleur marché dans les mêmes termes. Quelque temps auparavant, on avait discuté cinq semaines pour savoir si la lettre A était une voyelle ou un substantif; si bien que l’une des lumières de l’Académie, Patru, scandalisé d’une telle perte de temps, s’absenta dès lors des séances. »

Face aux lentes délibérations de l’Académie Française, Furetière s’est donc efforcé de faire sentir cette vérité, qu’un seul homme érudit est plus apte à faire un dictionnaire qu’une compagnie se rangeant à l’avis d’une majorité de gens dénués d’érudition » (Francis Wey).

Le 22 Janvier 1685, les treize académiciens les plus hostiles à Antoine Furetière prononcèrent son exclusion de l’académie. À la suite de cette exclusion, les esprits se divisèrent en satires virulentes, et nombreux furent les partisans de Furetière. En témoigne par exemple cette satire s’adressant à Racine :

« L’Académie ayant frustré Ménage
» De l’espoir d’ètre de son corps
» Parce que son savoir lui donnait de l’ombrage,
» A fait ensuite ses efforts
» Pour en chasser l’auteur d’un beau Dictionnaire :
» Racine, prenez garde à vous !
» Vous haranguez si bien, au jugement de tous,
» Qu’on ne vous y verra plus guère…
»

Antoine Furetière se défendit par la diffusion de trois « factum » d’une argumentation virulente et féroce contre l’académie. Il alla sans doute trop loin dans son attaque et commis une faute. On les trouve édité en deux tomes dans les collections Gallica BnF)

Antoine Furetière Factum Tome I (document Gallica BnF)

Antoine Furetière Factum Tome 2 (document Gallica BnF) 

« Cette faute emporta sa peine : bien que l’abbé eût raison, bien qu’on l’eût calomnié, Louis XIV, doué d’un excellent esprit, le laissa mourir (1688) sans lui rendre justice, car Furetière avait amené les choses à un tel point, qu’il avait placé ce prince dans le dilemme fâcheux de sacrifier complètement, ou l’Académie dont il était le protecteur, ou Furetière. Le roi se contenta de ne point permettre que le banni fut remplacé de son vivant; mais il ne condescendit point, en rendant à Furetière son privilège, à autoriser de son nom les diatribes de cet écrivain. C’est ainsi qu’il fut puni à son tour. » (Francis Wey).

La postérité donna toutefois raison à Antoine Furetière et son Dictionnaire fut un succès de librairie lors de son édition de 1690.

Antoine Furetière Dictionnaire Universel  (édition 1690)Tome 1 (document Gallica BnF) 

Antoine Furetière Dictionnaire Universel (édition 1690) Tome 2 (document Gallica BnF) 

 

Antoine Furetière eut également un autre succès posthume important avec un ouvrage publié anonymement mais qu’on lui attribue généralement. Il s’agit des «Essais de lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours sur l’art épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la langue françoise, oeuvre posthume de Monsieur l’abé***, de l’Académie françoise» (disponible sur Gallica BnF).

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Document Gallica BnF

Cet article a été rédigé en grande partie grâce à l’article de Francis Wey, Antoine Furetière, sa vie, ses œuvres, ses démêlés avec l’Académie Française in « Revue contemporaine » de Juin 1852 (disponible sur Gallica BnF).

Liens à consulter pour en savoir plus:

Notice sur Antoine Furetière sur Data.BnF.fr (cliquez ici)

Vous trouverez sur le site internet de la Bibliothèque Nationale de France (BnF) une bibliographie très complète consacrée à Antoine Furetière (cliquez ici).

Notice présentant Antoine Furetière sur le site de l’Académie Française (cliquez ici).

Site internet « Furetière.eu » consacré entièrement au Dictionnaire Universel de Furetière (édition de 1690), très pratique pour son moteur de recherche (cliquez ici).

Développement consacrés à Furetière dans  Histoire de la littérature française illustrée. Tome 1 / publiée sous la direction de MM. Joseph Bédier,… et Paul Hazard, (document Gallica BnF cliquez ici).

Si vous avez pris plaisir à la lecture de ces lignes, peut-être serez-vous également intéressés par mes livres (cliquez ici) ou par les ateliers d’écriture que j’anime (cliquez là).

2 Octobre 1619 Naissance de Tallemant-des-Réaux

 

Illustration; © Sylvain Sauvage (1924) extraite  de »Les Belles Dames de Paris »

Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) est un nom que l’on voit souvent apparaître lorsqu’on s’intéresse au XVIIe siècle. Il devient familier sans que l’on ne sache exactement expliquer pourquoi, ni qui se cache derrière ce nom vaguement évocateur d’une certaine atmosphère, d’un milieu, d’un climat… Évocateur de quoi au juste ? Nous allons tenter d’évoquer cette question en vagabondant dans les riches et passionnantes collections numériques de Gallica BnF mais aussi dans celles de Numelyo, de la Bibliothèque Municipale de Lyon…

Ainsi, par exemple, on constate que le nom de Tallemant des Réaux  et sa prose, sont abondamment cités dans presque toutes les notes en bas de pages des œuvres complètes de Vincent Voiture (1597-1648)… Notamment dans cette belle édition publiée en 1853, en deux volumes chez Charpentier Libraire Éditeur

Tome 1 des Oeuvres de Vincent Voiture, disponible ici chez Gallica BnF

Tome 2 des Oeuvres de Vincent Voiture disponible ici chez Gallica BnF 

Pourquoi cette présence de Gédéon Tallemant des Réaux sous les œuvres de Vincent Voiture ? Serait-ce parce-qu’il aurait écrit un livre consacré à ce singulier personnage ? Non. À sa mort (le 10 novembre 1692) Gédéon n’était l’auteur d’aucun livre publié…

Il est né le 2 Octobre 1619 à La Rochelle.

Hôtel de Ville de La Rochelle (1606) par Rochebrune (document Gallica BnF)

En ce mois d’Octobre 2019 nous fêtons donc son quatre-centième anniversaire, une occasion rêvée pour évoquer sa vie et son œuvre. Car même s’il n’avait rien publié de son vivant, ses contemporains le connaissaient et appréciaient ses poésies pour la plupart aujourd’hui perdues. Certaines ont toutefois survécues (par exemple « Le Lys » dans le recueil « La Guirlande de Julie » disponible sur Gallica BnF ici).

Gédéon Tallemant des Réaux n’avait jamais eu besoin de travailler pour gagner sa vie. Né dans un milieu privilégié, Gédéon est le fils d’un banquier protestant de la Rochelle: Pierre Tallemant. Celui-ci s’était installé à Paris en 1634, dans un Hôtel particulier de la rue des Petits Champs, avec toute sa famille. Gédéon eut donc une jeunesse dorée de fils de bonne famille, ambitieux et artiste.. Avant même d’être officiellement anobli, il avait adjoint à son patronyme le nom de Des Réaux (qui était celui d’une terre située en Bourbonnais, non loin de Montluçon), une propriété que Gédéon a vendu en 1653 après avoir acheté un Château près de Chinon auquel il avait donné le nom de Château des Réaux..

Sa famille avait fait fortune dans la banque et le commerce mais Gédéon Tallemant Des Réaux se passionnait d’abord pour la littérature. Il se plongeait avec plaisir dans la lecture des romans à la mode : L’Amadis des Gaules, L’Astrée

À l’âge de dix-huit ans, on offre la possibilité à ce grand lecteur de s’évader de ses livres pour faire du tourisme en compagnie d’un de ses cousins et de l’abbé de Retz. Ils visitent Avignon, Aix en Provence, Marseille, Florence, Venise, puis Rome. C’est à Rome qu’il fit connaissance de Vincent Voiture qui allait devenir l’un de ses meilleurs amis… Tallemant des Réaux aurait sans doute aimé écrire un commentaire, un ouvrage à son sujet. Il n’a pas été jusqu’au bout de son envie. Certes il écrivait… Son travail n’a cependant pas été inutile puisque des commentaires signés par Gédéon Tallemant des Réaux enrichissent désormais les éditions des oeuvres de son ami Vincent Voiture…

Après son voyage en Italie, Gédéon Tallemant des Réaux fait des études de droit, puis en janvier 1646, il épouse sa cousine Elisabeth de Rambouillet (qui était alors âgée de treize ans)… Grâce à ce mariage Gédéon acquiert une fortune qui lui permettra de ne plus jamais avoir à travailler pour vivre.

Ce mariage l’introduit également dans le cercle du Salon de l’Hôtel de Rambouillet, il y rencontrera de nombreuses personnalités qui comptent à l’époque intellectuels, écrivains, philosophes… Il y croise notamment Malherbe, Rotrou, Corneille, Conrart… et à nouveau Vincent Voiture, et bien d’autres encore… Cette fréquentation de l’Hôtel de Rambouillet est également l’occasion pour Gédéon Tallemant des Réaux de prendre une foule de notes, dans ses carnets, sur les personnages qu’il rencontrait, sur les conversations auxquelles il a participé… Il a travaillé sur ce manuscrit jusqu’en 1659… Ses notes écrites ont ensuite dormi, ignorées, inconnues, dans diverses bibliothèques…

Retrouvé dans les années 1830, ce manuscrit fut publié en 1834 par quelques érudits: messieurs Monmerqué, de Châteaugiron et Taschereau, sous le titre « Historiettes pour servir à l’histoire du XVIIe siècle publiées sur le manuscrit inédit et autographe ».

Un article (paru le 18 décembre 1833, au sujet de cette édition), dans Le Figaro, nous renseigne sur la façon dont elle a été reçue. C’est d’abord le parfum de scandale de ces « indiscrétions » parfois irrévérencieuses sur les grands de ce monde qui a frappé les premiers lecteurs de ces écrits. « Ces révélations sont piquantes; les Historiettes de Tallemant des Réaux en fourmillent, et son livre n’est qu’un inépuisable recueil d’historiettes. Combien ce livre arrive à propos et de quels noms il se recommande près de cinq cents pages à lire au coin du feu, dans le fauteuil ou au lit. Deux siècles éparpillés comme les images d’un album images de reines et de leurs amours, de chevaliers et de leurs duels, de poètes et de leur misère et tout cela vivant, bien plus vivant que dans l’histoire avec ses réflexions et ses systèmes, plus vivant encore que dans les mémoires purement dits, ces confessions si égoïstes et si pleines de réticences. » intégralité de l’article disponible ici sur Gallica BnF).
Cent ans plus tard, le 22 Décembre 1933 dans L’Européen, Pierre Audiat reprend des termes voisins pour annoncer une nouvelle édition des Historiettes par les Editions Garnier (1933) : « Les anecdotes ont été cueillis sinon à la source, du moins aux alentours immédiats de cette source. Le père de Tallemant était un banquier, et un banquier puissant puisqu’en association avec le financier Rambouillet, il avait le bail des cinq grosses fermes. De plus, il gérait la fortune du Cardinal de Richelieu. Au 17e siècle, les banquiers ressemblaient davantage à des notaires qu’aux directeurs de banque contemporains; ils étaient les confidents, les familiers tout au moins, de leurs clients; c est ainsi que le jeune Tallemant a pu saisir à la volée bien des détails pittoresques qu’aucun historien n’aurait été capable d’attraper. Par sa famille, il pénétrait donc dans le milieu de la riche oourgeoisie parisienne dont quelques types ont été dessinés par lui d’une façon magistrale. Mais par ses goûts, il s’était orienté vers le bel esprit et les belles-lettres. […] Certes, il ne faut pas oublier que les Parisiens ont été de tout temps malicieux et même  — risquons cet anachronisme — « rosses » dans leurs conversations. Pour le plaisir de faire un bon mot, ou de se mettre en valeur, on égratignait le voisin, on colportait des on-dit amusants mais fâcheux sur son compte. Tallemant a tout recueilli et avec d’autant plus d’empressement que le trait était plus piquant. II est donc difficile et même impossible de mesurer la part exacte de réalité que contiennent les anecdotes qu’il se plaît à rassembler, tantôt beaucoup, tantôt un- peu, quelquefois pas du tout. Mais, grâce à lui, nous avons une image fidèle de « ce qui se disait à Paris », vers 1650, et vues sous cet. angle, les Historiettes de Tallemant des Réaux forment un document incomparable, et peut-être unique […] Il prétend s’amuser de tout, plutôt que s’en indigner. II ne manie point le fouet de la satire, comme on disait de son temps; à peine une badine si mince et si légère qu’elle caresse au lieu de cingler. » Et pour conclure son article Pierre Audiat s’amuse et cite le portrait que Tallemant des Réaux dresse de Jean de La Fontaine le célèbre auteur des fables :
«
Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est encore un grand rêveur. Son père qui est maître des eaux et forets de Château-Thierry en Champagne, étant à Paris pour un procès, lui dit : « Tiens! Va faire telle chose, cela presse. » La Fontaine sort et n’est pas plus tôt hors du logis qu’il oublie ce que son père lui avait dit. Il rencontre de ses camarades qui lui ayant demandé s’il n’avait point d’affaires : « Non » leur dit-il. et il alla à la Comédie avec eux… » (article intégral à découvrir ici sur le site Gallica BnF)

Une trentaine d’années plus tard, Antoine Adam, en préfaçant, dans les années 1960, Les Historiettes publiées  dans la collection de La Pléiade (en une version comprenant de nombreux passages censurés dans les édition précédentes) corrige l’image de Gédéon Tallemant des Réaux. Il n’est pas l’écrivain à scandale qu’une certaine tradition a fait de lui. Il cherche d’abord à faire œuvre de moraliste utilement, en notant les « travers » des grands dont il parle : « …il veut être utile. Et ce mot suffit à le distinguer des chroniqueurs à scandale. Ce n’est jamais le pittoresque seul qui l’occupe, qu’il soit innocent ou grossier. Il cherche le trait qui révèle les secrets d’un personnage historique. S’il parle de la passion de Richelieu pour la reine Anne et de ses rencontres amoureuses avec Marion, ce n’est pas qu’il trouve drôle de voir un grand homme dans une position ridicule. C’est parce-que Richelieu n’était pas cette figure olympienne que les historiens voulaient faire croire mais un être nerveux et passionné jusqu’au déséquilibre. » Tallemant des Réaux, a fait un véritable travail d’histoirien, en croisant plusieurs sources (orales, manuscrites et publiées, souvenirs et témoignages) explique Antoine Adam. Celui-ci invite à lire « les Historiettes sous un jour nouveau. Renonçons décidément à la vieille image que nous en avons eu jusqu’ici. Ne disons plus que Tallemant les a écrites en recueillant les propos de quelques personnages plus ou moins bien renseignés. La vérité, c’est qu’il a conçu son entreprise en véritable historien, et qu’il a réuni, à la fois, les témoignages verbaux, les textes imprimés et les mémoires manuscrits, sans négliger aucun des moyens d’informations dont il pouvait disposer. »

On peut parcourir les « Historiettes » en suivant plusieurs fils de lecture. La galerie de personnages présentés est riche, foisonnante. L’abondance des événements relatés l’est aussi. La chronologie s’étend du règne de Henri IV (qui s’est terminé neuf ans avant la naissance de Gédéon Tallemant-des-Réaux) jusqu’aux débuts du règne de Louis XIV. Le regard de Gédéon Tallemant-des-Réaux est singulier, libre, incisif, indiscret parfois, irrespectueux par moments. Mais ce qui est précieux dans ces écrits c’est l’impression qu’ils donnent d’être presque des témoignage oraux sur la société aristocratique de cette époque. Une société où règne un état d’esprit de liberté de ton, d’intérêt pour la littérature et la poésie, les relations de séduction où se mêlent urbanité et trivialité. La société qui est peinte est celle d’un milieu privilégié de parisiens, intellectuels, aristocrates, hauts-fonctionnaires, souverains mêmes.


On peut y suivre l’existence de femmes aux charmes troublants, de la Reine Margot à Marion de Lorme en passant par Marie de Médicis et Anne d’Autriche

On peut aussi y découvrir dans les méandres de l’histoire politiques des personnages obscurs et oubliés. En traversant ces textes animés comme une conversation de salon, on les voit vivre, séduire, pleurer ou rire, se battre, danser, dormir, manger, gagner ou perdre…

Tallemant des Réaux consacre plusieurs pages au Maréchal Louis de Marillac dont la fin fut tragique à la suite de la « journée des dupes » (11 novembre 1630). Il en parle en évoquant le Cardinal Richelieu et il lui consacre (sous le titre « Le Maréchal Marillac« ) une de ses Historiettes (cliquez ici) . Le procès intenté au Maréchal Louis de Marillac fait l’objet de développements remplis de suspense et de rebondissements. Avec le talent d’un Alexandre Dumas il n’est pas douteux que l’on pourrait tirer de cette affaire un épisode supplémentaire des aventures de d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Il est à noter que l’on trouve dans Tallemant des Réaux quelques notations qui ont contribué à faire naître les trois mousquetaires (par exemple dans cette anecdote. Le roi avait écrit une musique et voulait que le poète Boisrobert écrive des paroles sur cet air… À la lecture d’une première rédaction des paroles, Louis XIII était insatisfait car le poète avait mis le mot « désir ». Le roi n’en voulait pas. Boisrobert consulte alors Richelieu. Ce denier lui réplique: «O! devinez ce qu’il faut faire: ayons la liste des mousquetaires.» Il y avait des noms béarnais du pays de Tréville qui estoient des noms à tuer les chiens; Boisrobert en fit une chansons; Le Roy la trouva admirable…»).

À défaut d’écrire un roman de cape et d’épée, rempli de « noms à tuer les chiens », essayons d’exposer, en la simplifiant, cette affaire du Maréchal Louis de Marillac … Tallemant des Réaux nous y fait découvrir (par une brève allusion) l’ascension sociale d’un magistrat de province (un homme de l’ombre énigmatique sur lequel je me permets dans cet article de braquer les projecteurs). En 1630, Louis XIII (fils d’Henri IV et Marie de Médicis) est âgé d’une trentaine d’années. Il est marié à Anne d’Autriche, fille du Roi d’Espagne, depuis une quinzaine d’années. Richelieu est alors le personnage le plus influent du royaume depuis 1624 et dans les faits c’est lui qui gouverne la France et qui mène sa diplomatie. Mais sa politique ne plaisait pas à tout le monde. À la suite des guerres d’Italie, (pendant lesquelles le Maréchal Marillac s’était distingué par une singulière vaillance), la diplomatie du Cardinal de Richelieu aboutit à un rapprochement avec les princes protestants d’Allemagne et par le risque d’une guerre contre l’Espagne (patrie de la reine d’Autriche). Marie de Médicis et Anne d’Autriche essaient alors de manigancer des intrigues parmi les grands du royaume pour faire tomber le Cardinal Richelieu (avec l’aide de Mazarin, du Chancelier Marillac et de son frère le vaillant Mareschal Louis de Marillac). Tout le monde s’imagine que le Roi Louis XIII va céder aux pressions des deux reines et renvoyer le Cardinal.

La disgrâce du Cardinal Richelieu semble certaine. Mais le 11 Novembre 1630, coup de théâtre, à la suite d’une habile négociation menée par le Marquis de Rambouillet, Louis XIII change d’avis, confirme le pouvoir du Cardinal Richelieu et lui renouvelle toute sa confiance. L’Histoire a retenu cette journée comme étant la « journée des dupes ». Le Chancelier Marillac et son frère sont arrêtés. On intente un « procès pour l’exemple » contre le Mareschal Marillac emprisonné d’abord à Verdun, puis (nous précise Tallemant des Réaux) à Rueil « dans la maison même du Cardinal ». On réunit de manière expéditive plusieurs Conseillers de Parlement (magistrats de l’époque) pour condamner ce brillant militaire, soutien de Marie de Médicis. Cela n’allait pas être facile car le Maréchal de Marillac savait manier ses pions pour se rendre indispensable. Il s’était marié avec une Médicis cousine de Marie de Médicis. Il avait en outre le soutien d’Anne d’Autriche. C’était un homme redoutable qui avait tout d’un héros de roman « Il était grand, bien fait, robuste et adroit à toutes sortes d’exercices. » Il avait une réputation d’être invincible […] On disoit qu’à Rouen, ayant pris querelle à la paume [au jeu de paume], avec un nommé Caboche, et ayant été séparés, il le rencontra après, et le tua avant que l’autre ait pu mettre l’épée à la main. » Le Cardinal de Richelieu le redoutait et l’appelait « Marillac l’épée ».

C’est alors qu’intervient notre magistrat de province et habile juriste qui allait faire basculer toute l’affaire…

Le conseiller Antoine Bretagne du Parlement de Dijon (c’est de lui dont il s’agit) avait été chargé de mener l’instruction contre Marillac et il allait parvenir à ses fins après moult péripéties d’un procès hautement politique. Ce conseiller du Parlement de Dijon était un juge redoutable. Les charges que l’on était parvenu à réunir contre Marillac ne méritaient sans doute pas plus qu’une peine de prison. On parvint néanmoins à le condamner à mort explique Tallemant-des-Réaux « sur des ordres de tirer tant et tant de certains villages du Verdunois pour les exempter de gens de guerre, et l’on disoit qu’il avoit employé cet argent à bastir la citadelle de Verdun ». Autrement dit on accusait le Maréchal Louis de Marillac de s’être enrichi sur le dos des villageois des environs de Verdun pour construire une citadelle (un ouvrage de commandement militaire qui n’était pourtant pas un bien somptuaire érigé à son seul profit, on est loin des « villas avec piscine » des « huiles corrompues » d’aujourd’hui). Le 10 Mai 1632 en montant sur l’échafaud, le Maréchal de Marillac ne parvenait pas à comprendre ce qui lui arrivait : « C’est une chose étrange qu’on m’ait poursuivi comme on l’a fait. Il ne s’agit dans mon procès que de foin, de paille, de bois, de pierre et de chaux. » Le Cardinal Richelieu de son côté félicitait les juges qui étaient parvenu à mener une procédure aussi répressive : «Messieurs, il faut avouer que Dieu donne des connaissances aux juges qu’il ne donne pas aux autres hommes ; je ne croyais pas qu’il méritât le mort. » Antoine Bretagne auteur de ce succès
juridico-politique se voyait quant à lui récompensé par Louis XIII qui le nomma Premier Président du Parlement de Metz, nouvellement créé en janvier 1633.

Ce fut le début d’une belle ascension sociale pour cette famille de magistrats (c’est Le Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle. qui nous l’apprend). Antoine Bretagne devint en 1637 Premier Président du Parlement de Dijon et Baron de Loisy, tandis que son fils Claude lui succédait comme Premier Président du Parlement de Metz…

Le sévère Premier Président du Parlement de Dijon allait-il poursuivre son ascension vers des fonctions plus brillantes encore ? Par exemple irait-il siéger au prestigieux Parlement de Paris ? Parviendrait-il à accéder au prestigieux Salon de Rambouillet ? Allait-il accéder aux plus prestigieuses charges de la Chancellerie ? Aurait-il l’occasion de fréquenter Vincent Voiture, Gilles Ménage, Racan ou d’autres beaux esprits parisiens? Aurait-il l’audace de soutenir de son bras la pétillante Mademoiselle Des Jardins pour se voir offrir de la part de cette jeune poétesse un madrigal tourné avec grâce et esprit?

"Quoy! Tircis, bien loin de m'abattre
Vous m'empêchez de succomber! 
Quoy! Vous me relevez lorsque je veux tomber, 
Et vous restez des bras pour vous combattre!
Après cette belle action, 
On verra votre nom au Temple de la Mémoire
Et l'on vous nommera le héros de ma gloire, 
Mais aussy le bourreau de vostre passion."

Non. Le destin du Premier Président Antoine Bretagne Baron de Loisy fut brutalement interrompu en 1638 : « On le trouva bruslé ; car un jour estant demeuré seul, il estoit tombé dans le feu, et comme il estoit foible, il ne s’en put tirer » explique Tallemant des Réaux. Hasard ou vengeance Florentine ? L’histoire ne le dit pas, mais le romancier, s’il est lecteur des Trois Mousquetaires, peut tout imaginer…

Les Historiettes on le voit à l’évocation de l’épisode que nous venons d’évoquer, sont une mine inépuisable d’inspiration romanesque et de feuilletons infinis à imaginer encore et encore pour les faire rebondir à nouveau sur de nouveaux rythmes… Gédéon Tallemant des Réaux consacre de nombreuses lignes à son ami Vincent Voiture que nous avons déjà évoqué et qui était un des piliers du salon de Rambouillet et un homme d’esprit. Les Historiettes fourmillent d’anecdotes à ce sujet. Citons-en deux: « Monsieur de Blairancourt disoit à Madame de Rambouillet que voyant qu’on ne parloit que de ce livre [de Vincent Voiture] qu’il l’avoit lu et trouvoit que Voiture avoit de l’esprit. « Mais Monsieur, » lui respondit Madame de Rambouillet, « pensiez-vous que c’étoit pour sa noblesse ou pour sa belle taille qu’on le recevoit partout comme avez veu? » Ce dialogue traduit admirablement cet « esprit de finesse » qui régnait alors dans les conversations…

On trouve aussi dans ces « Historiettes » quelques remarques propres à alimenter l’esprit sur l’activité du poète. Ces réflexions sur l’écriture et le style apparaissent à plusieurs reprises à propos de nombreux portraits (ceux de ,Gilles Ménage ou l’évocation d’un poète oublié Neuf-Germain). On en trouve évidemment dans le portrait vivant qu’il dresse de l’aristocrate et poète François de Malherbe…

Lorsqu’il évoque Malherbe, Tallemant des Réaux évoque bien sûr sa personne : « Il estoit grand et bien fait, et d’une constitution si excellente qu’on a dit de lui, aussi bien que d’Alexandre, que ses sueurs avoient une odeur agréable. Sa conversation étoit brusque, il parloit peu mais il ne disoit mot qui ne portast. Quelquefois mesme, il étoit rustre, incivil… »

Mais dans l’historiette qu’il lui consacre il est abondamment question d’écriture, de style, de critique littéraire, de goût, d’esthétique, de manies verbales aussi. Malherbe n’était pas quelqu’un de commode. Certains dialogues ne manquent pas de vivacité et de mordant. Par exemple cet échange avec Vaucquelin Des Yvetaux. Celui-ci était originaire de Caen comme Malherbe et il avait été engagé comme précepteur du Prince de Vendôme. Leur différend portait sur la présence de sonorités plus ou moins gênantes et laides (ou belles et amusantes à chacun d’en juger).

« Des Yvetaux lui disoit que c’estoit une chose désagrable à l’oreille que ces trois syllabes :malapla toutes de suite dans un vers :

« Enfin cette beauté m’a la place rendüe »

« Et vous, lui respondit-t-il, vous avez bien mis : parablalafla

  • Moi ? Reprit des Yveteaux, vous ne sçauriez me le montrer
  • N’avez-vous pas mis, répliqua Malherbe

« Comparable à la flammme » ?

Tallemant des Réaux rapporte par ailleurs plusieurs remarques assez catégoriques de Malherbe sur l’art de composer les sonnets : « Les italiens ne lui revenoient point ; il disoit que les sonnets de Pétrarque estoit à la grecque, aussi bien que les épigrammes de Madame de Gournay. »

Ou encore:

« Il s’opiniastra fort longtemps à faire des sonnets irréguliers. Colomby n’en voulut jamais faire, et ne les pouvoit approuver. Racan en fit un ou deux mais il s’en ennuya bientost ; et comme il disoit à Malherbe que ce n’estoit pas un sonnet si n’observoit pas les règles du Sonnet : « Eh bien, » lui dit Malherbe, « si ce n’est pas un sonnet, c’est une sonnette. »

Bibliographie

Éditions des Historiettes disponibles chez Gallica BnF.

On y trouve la précieuse édition de 1834 (la première) des Historiettes : « Historiettes pour servir à l’histoire du XVIIe siècle » publiées sur le manuscrit inédit et autographe ; par messieurs Monmerqué, de Châteaugiron et Taschereau Editeur : Alphonse Levavasseur Libraire, 1834.

Tome 1 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

Tome 2 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

Tome 3 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

Tome 4 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

Tome 5 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

Tome 6 (cliquez ici pour le lire sur Gallica BnF)

On peut également lire en ligne les neuf volumes de l’édition des « Historiettes» publiées en 1850 chez J. Techener Libraire grâce aux collections numériques de la Bibliothèque Municipale de Lyon:

Tome 1 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 2 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 3 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 4 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 5 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 6 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 7 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 8 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Tome 9 (Tallemant des Réaux, Historiettes, J. Techener, 1850 Libraire B.M.Lyon)

Edition la plus complète pour le texte et l’appareil critique:

Tallemant des Réaux, Historiettes, Gallimard, La Pléiade, 1960, deux tomes, Préfacés et annotés par Antoine Adam. C’est cette édiont que j’ai le plus consulté pour rédiger cet article de blog (lien vers la notice du Catalogue général de la BnF)

Edition abrégée intéressante pour ses illustrations

Les Belles Dames de Paris, Historiettes de Tallemant des Réaux avec une préface de Gérard Bauer et des illustrations de Sylvain Sauvage, Editeur : « Le Livre » 1924 (notice sur le Catalogue général de le BnF). C’est de ce livre et à Sylvain Sauvage qu’est emprunté le portrait de Tallemant des Réaux illustrant cet article de blog).

Si vous êtes des lecteurs pressés vous trouverez aussi dans les collections Gallica BnF une version raccourcie des « Historiettes » sous le titre « Rois et grandes dames d’autrefois d’après Tallemant des Réaux, avec appendice et notes »par M. Meyrac Rédacteur en chef du Petit Ardennais, publié en 1911 chez Albin Michel. Cette édition a le mérite d’être illustrée par des gravures, j’en ai utilisé quelques-unes pour cet article (cliquez ici)

Notice biographique sur le site internet du Musée Protestant:

https://www.museeprotestant.org/notice/gedeon-tallemant-des-reaux-1619-1692/

Bibliographie sur Tallemant des Réaux établie par la BnF (Bibliothèque Nationale de France) cliquez ici.

Pour une approche universitaire des Historiettes

Karine Abiven, L’anecdote ou la fabrique du petit fait vrai. De Tallemant des Réaux à Voltaire (1650-1750) Paris, Classiques Garnier, série « Lire le XVIIe siècle », 2015 (483 pages). Présentation sur « Open édition ».

Marie-Thérèse Ballin, Les Historiettes de Tallemant des Réaux. Manuscrit privé ou écrit clandestin, in Revue d’histoire littéraire de la France (2013) disponible sur cairn info (cliquez ici)

Marie-Thérèse Ballin, Hybridité génériques et discursives dans les historiettes de Tallemant des Réaux, thèse de doctorat de l’Université de Toronto (disponible en ligne cliquez ici)

Lilia Coste, « Entre l’ana et l’anecdote : note sur les historiettes bigarrées de Tallemant des Réaux », Écrire l’histoire [En ligne], 17 | 2017, mis en ligne le 28 septembre 2020, consulté le 28 septembre 2019. Lilia Coste est doctorante en Langue, littérature et image au sein du CERILAC de l’université Paris-Diderot. Sa thèse a pour objet « L’écriture au féminin dans les Historiettes de Tallemant des Réaux : entre Histoire et Fiction », (cliquez ici)

Biographie de Tallemant des Réaux en deux volumes par Emile Magne (1877-1953):

Emile Magne, Bourgeois et financiers du XVIIe siècle. La joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux (1921)

Emile Magne La fin troublée de Tallemant des Réaux (1922)

André Billy, « L’oeuvre littéraire du 20 Septembre 1922, André Billy article consacré à la parution de ces deux livres qu’Emile Magne consacre à la biographie de Tallemant des Réaux (cliquez ici)

Vincenette Maigne, Le manuscrit 673 [Texte imprimé] / Tallemant Des Réaux ; édition critique par Vincenette Maigne, Klincksieck, 1994

Bernard Gineste, « Gédéon Tallemant des Réaux, La reine Marguerite (vers 1659) in Corpus Étampois (cliquez ici)

Vinaigrette, Gédéon Tallemant des Réaux, papa des Historiettes, dans son château Tourangeau (cliquez ici)

Le Château des Réaux en zone inondable in Val de Loire Patrimoine mondial (13 avril 2017 mis à jour 13 novembre 2018) cliquez ici.

Gédéon Tallemant des Réaux à Paris et Réaux in Terres d’écrivains, Annuaire des lieux littéraires (cliquez ici)

Davide Caviglioli,  in L’Obs sélectionnait Les Historiettes de Tallemant des Réaux parmi les dix chef-d’oeuvres en poches pour les vacances 9 août 2013 (cliquez ici).

Article du 8 mai 2017 signé JB sur le blog Club de lectures à propos des « Historiettes de Tallemant des Réaux chez Folio (cliquez ici)

Caroline Lewandowski, La poétique des historiettes de Tallemant des Réaux, thèse de doctorat en préparation en Lettres langues et linguistique à l’Université de Lyon depuis le 23 novembre 2000 (cliquez ici)

Page Wikipedia consacrée à Sylvain Sauvage (auteur du portrait de Tallemant des Réaux illustrant cet article) cliquez ici

Si cet article vous a plu, vous aurez peut-être envie de découvrir mes livres Sansonnets aux sirènes s’arriment (cliquez ici) ou Sansonnets un cygne à l’envers (cliquez ici) ou de participer aux ateliers d’écriture que j’anime (cliquez ici).

Le défi de Bouilhet à Flaubert…

En parcourant la presse dans les collections Gallica BnF…

Faits divers littéraires

Madame Bovary et Madame de Montarcy...

Le 19 novembre 1851, Gustave Flaubert commençait à écrire Madame Bovary. Un roman qui allait nécessiter six ans de travail avant sa publication qui n’intervendrait qu’en 1857 (après une première publication, par petits morceaux, sous forme de feuilleton, dans la Revue de Paris du 1er Octobre au 15 décembre 1856). Il avait été « invité » à le faire par son ami Louis Bouilhet qui le mettait au défi d’écrire un roman qui soit une « oeuvre d’art » à partir d’un « fait divers ».

Louis Bouilhet allait attendre un peu moins longtemps que son ami Gustave Flaubert pour accéder à la gloire littéraire par sa poésie (il avait publié Meloenis, conte romain en 1851) mais aussi sur le terrain du fait divers, au théâtre, en relevant à sa manière le défi qu’il avait lancé à Flaubert… C’est une bonne raison pour revenir aujourd’hui sur ce poète un peu oublié qui fut conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rouen, une trace en reste à l’angle sud est du Bâtiment qui abrite cette vénérable institution. Il était né à Cany-Barville (sous-préfecture de Seine-inférieure) le 27 mai 1821 et il est mort à Rouen le 18 juillet 1869 après avoir connu quelques instants de gloire sous les projecteurs parisiens…

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Statue de Louis Bouilhet (1821-1869) à l’angle de Bibliothèque Patrimoniale de Rouen

Louis Bouilhet allait obtenir la consécration auprès du public parisien  grâce à sa pièce Madame de Montarcy créée le 6 novembre 1856 au « Théâtre Impérial de l’Odéon ».

fullsizeoutput_165Illustration « Madame de Montarcy » 1856. Document Gallica BnF

Avec son drame en vers Madame de Montarcy Louis Bouilhet avait reçu les honneurs d’un véritable succès auprès de la critique et du public. Sa pièce avait été programmée durant soixante-dix représentations lors de la saison 1856-1857 sur la scène du Théâtre de l’Odéon, « le deuxième théâtre français » (précisait la page de garde de la deuxième édition de la pièce). Dès les premières scènes Bouilhet charmait le spectateur avec le rythme entraînant de ses alexandrins:

MAULÉVRIER
"Toujours gai! toujours fou! les passions sur toi
Glissent légèrement comme l'eau sur un toit!"
Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, Acte I scène III

L’intrigue tenait en cinq actes et relevait de la fantaisie pure en partant de faits historiques réels : l’amour qui liait le vieux Louis XIV à une Madame de Maintenon qui n’était plus toute jeune, la passion de la jeune Duchesse de Bourgogne pour Maulévrier… On se souvient que l’influence de Madame de Maintenon avait poussé le Roi dans les bras des dévôts, le conduisant notamment à supprimer la tolérance religieuse envers les Protestants, en abrogeant l’Édit de Nantes qui avait fait la gloire d’Henri IV. Dans la pièce de Louis Bouilhet, le parti des Ducs imagine donc de faire échouer le parti des Dévôts en remplaçant Madame de Maintenon par la jeune et jolie Madame du Rouvray épouse de Monsieur de Montarcy. Madame de Montarcy est nommée Dame d’honneur de la duchesse de Bourgogne par Louis XIV avec la mission d’espionner la Duchesse. Madame de Montarcy est trop vertueuse pour être espionne et pour trahir la Duchesse de Bourgogne. Loin de la trahir, elle devient même la confidente de ses amours… Par son attitude Madame de Montarcy impressionne et charme le vieux Louis XIV qui nomme son mari Colonel. Va-t-elle devenir la maîtresse du Roi ? Monsieur de Montarcy (son époux) se l’imagine. En recevant son brevet de Colonel il soupçonne une liaison entre sa femme et le vieux Louis XIV. Cette jalousie est de plus alimentée par celle de Madame de Maintenon…. Dans sa fureur il veut tuer non seulement son épouse mais aussi… …Louis XIV… Il en est dissuadé par le père de Madame de Montarcy : le baron du Rouvray qui le convainc que tuer le Roi risque de mener aux pires drames : le chaos politique. Monsieur de Montarcy renonce alors à assassiner Louis XIV mais demeure résolu à faire mourir sa femme. Il veut la convaincre de s’empoisonner elle-même. Celle-ci refuse. Elle proteste qu’elle n’a commis aucune faute puis sous la pression de son mari, elle se décide avec panache à commettre cet acte irréparable… Ému, son époux s’empoisonne alors à son tour, pris de remords et convaincu à présent que sa femme est innocente…

On le voit, Louis Bouilhet avait appliqué dans cette pièce le conseil qu’il avait donné à Flaubert pour la rédaction de Madame de Bovary : s’inspirer de la page des faits divers les plus sordides (femmes battues, maris jaloux) publiés par les journaux… Ces derniers, les journaux, firent donc un accueil triomphal à Madame de Montarcy. Laissons leur la parole en explorant cette ressource formidable que constitue les collections numériques Gallica BnF…

Taxile Delord dans Le Charivari du 8 Novembre 1856 écrit « Franchement ce drame n’a pas le sens commun, mais le sens commun n’est nullement indispensable pour réussir au théâtre. La grâce, l’esprit, la poésie, le mouvement y suppléent souvent. Les personnages de M. Bouilhet n’ont ni les mœurs, ni les idées, ni les sentimens, ni le langage de leur époque, ils vivent néanmoins par une certaine passion, par une ardeur particulière qui sont dans l’intelligence du poète lui-même. A l’histoire il n’a pris que des noms, Louis XIV, Mme de Maintenon, d’Aubigné, Maulévrier, la duchesse de Bourgogne, et de ces noms il a fait des personnages à sa guise, marchant un peu à la débandade. Comme un essaim confus d’histrions en voyage [... ]Tout cela n’empêche point le drame de M. Bouilhet d’intéresser par la variété de scènes et des acteurs, d’émouvoir quelquefois par le pathétique des situations et de charmer toujours par l’éclat de la poésie. »

J. Maret-Leriche dans Le Nouvelliste, du 8 Novembre 1856 renchérit: « Avant tout, M. Bouilhet est un poète sérieux, neuf et puissant autant qu’il est peintre passionné quand il s’agit de tracer des caractères, et ceux de Louis XIV, de Mme de Maintenon, de M. et Mme de Montarcy lui font le plus grand honneur en donnant de lui l’idée d’une valeur de premier ordre. Les artistes se sont surpassés ; le style splendide et fort de notre jeune auteur les a portés, mais ils ont eu le mérite de se maintenir dans es hautes régions littéraires. »

Critique excellente dans Le Pays journal de l’Empire du 10 Novembre 1856

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Pour T. Thibout dans L’Éventail : journal des théâtre, de la littérature et des modes du 16 novembre 1856  Il n’y pas de pièce : l’intrigue y est minimale.

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 « Donc, de pièce, presque pas… Mais de littérature, mais de poésie… ventre saint-gris ! C’est autre chose ! Du premier bond, M. Louis Bouilhet se place au faîte de la littérature moderne. — On m’avait bien dit que le poëme de Maelenis du même auteur était un petit chef-d’oeuvre, je l’avais cru, mais auijourd’hui, je crois plus, j’affirme que M. Bouilhet a de l’élégance, de la précision, de la force dans la pensée ; et je le place avant M. Ponsard, comme poëte et comme ciseleur, je devrais dire comme orfèvre de l’esprit. Il y a dans les cinq actes de la Montarcy, quelques centaines de vers tout bonnement admirables ; le reste est pur correct et n’a pas la moindre senteur de l’école du bon sens… Les caractères sont faux, mais leur fausseté est rendue avec tant de vérité, que le public est sous un charme inconnu ; il néglige de fond du drame pour ne s’occuper que de la forme... et ma foi, aura beau crier qui voudra, Madame de Montarcy est un succès immense !.. »

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B. Jouvin dans sa rubrique Théâtres publiée dans Le Figaro du 16 novembre 1856 est beaucoup plus dur que ses collègues dans une critique à la prose très parisienne mais il loue tout de même le poète Bouilhet :

« Poètes, écrivains, journalistes, ont salué, dans un cœur enthousiaste à l’unisson, l’avénement de M. Bouilhet au théâtre. Cette entente cordiale, cette unanimité dans la louange pouvaient à bon droit, paraître suspectes, car, de temps immémorial, parmi les lettrés, on n’admire à l’envi que ceux que l’on peut regarder sans envie, et l’on ne porte en triomphe que les gens qui sont dans l’impossibilité de marcher. Mais que M. Bouilhet se rassure : il est loin d’être un cul-de-jatte, et, d’ailleurs, les jambes sont-elles bien nécessaires à qui a des ailes ? Son succès est mérité, du moins, en partie et il peut ajouter foi, pour la moitié à la grande réputation qu’on lui a faite. En supposant que Madame de Montarcy soit au-dessous de l’éloge un peu tapageur qui lui a été décerné tout d’une voix, en revanche, Meloenis et quelques productions antérieures du poètes n’ont peut-être pas été assez remarquées, et il est raisonnable de voir dans la réussite du drame qu’une tardive compensation accordée au livre. »

Jules Janin dans Le Journal des débats politiques et littéraires du 10 Novembre 1856 publie une longue et belle critique

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À travers ses critiques et ses chroniques de théâtre d’il y a plus de cent-cinquante ans, transparaissent les choix esthétiques et les débats d’idées qui agitaient le monde littéraire en ce milieu du XIXe siècle. En se décidant pour un sujet banal, sans importance (Louis XIV et sa cour) Louis Bouilhet se plaçait dans le courant de « l’art pour l’art » obéissant au cahier des charges que Flaubert s’était donné lui aussi pour écrire Madame Bovary : écrire un roman sur « rien » et travailler le style d’écriture jusqu’à son point d’aboutissement plus esthétique, avoir une ambition poétique et artisitque avant toute chose.

En choisissant la cour de Louis XIV (un sujet qui n’était pas « neutre » pour tout le monde), Louis Bouilhet offrait toutefois le flanc à la critique des partisans de la modernité, ou des anciens « quaranthuitards » favorables aux idées révolutionnaires. Ce fut par exemple le cas de Henri Lefort dans son « Épitre à Louis Bouilhet » (1856):

« Oubliez les palais, les rois, les courtisans 
Pour les hommes du peuple, ouvriers, paysans. 
Montrez-nous ce qui bat d’espoir et de souffrance 
Dans le cœur de ces gueux , le vrai cœur de la France. 

Dans le peuple puisez vos inspirations, 
Dites-nous ses douleurs, ses mœurs, ses passions, 
Ses luttes, ses amours, ses vertus et ses crimes ; 
Vivez dans ce milieu plein de drames sublimes. »

Le drame sublime de « Madame de Montarcy » eut cependant une gloire flamboyante et éphémère, ce qui invite à réfléchir sur les raisons toutes relatives de la réception par le public des œuvres littéraires.

Les représentations de Madame de Montarcy furent un succès critique et un succès public lors de la « rentrée théâtrale » de 1856, une consécration pour son jeune et prometteur auteur Louis Bouilhlet. Aujourd’hui tout le monde (ou presque) a oublié cette pièce… À la publication de Madame Bovary, Gustave Flaubert eut droit à un retentissant procès et aujourd’hui presque tout le monde connaît ce roman…

La gloire littéraire emprunte parfois d’étranges chemins…

Pour en savoir plus sur Madame Bovary et Gustave Flaubert

La Compagnie des auteurs sur France-Culture consacrée à Madame Bovary

Gustave Flaubert, Madame Bovary Michel Lévy 1857 Document Gallica BnF

Pierre Thiry, Le Mystère du pont Gustave-Flaubert, BoD, 2012

Bibliographie à propos de Louis Bouilhet

Albert Ango, Un ami de Flaubert: Louis Bouilhet, sa vie, ses oeuvres (1885) un document Gallica BnF

Étienne Frère, Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l’amitié de Flaubert (1908) document Gallica BnF

Henri Lefort En avant! Épitre à Louis Bouilhet Auteur de Mme de Montarcy (1856) une amusante critique versifiée et rimée document Gallica BnF

Quelques oeuvres de Louis Bouilhet

Louis Bouilhet, Meloenis, conte romain (in Revue de Paris) 1851. Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, 2e édition 1856, dans les collections numériques de la bibliothèque de Munich (Allemagne)

Louis Bouilhet, Dernières chansons (avec une préface de M. Gustave Flaubert) 1872 Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Festons et Astragales, Melaenis, Dernières chansons, Lemerre 1891 Document Gallica BnF

 

 

11 Septembre 1819 Les Bolivars et les Morillo

En flânant dans les collections de Gallica BnF on découvrira qu’il y a deux cents ans pour éviter la répression politique on plaisantait sur les chapeaux… Dans Le Constitutionnel du 11 Septembre 1819 on pouvait découvrir cet énigmatique entrefilet:

De quoi parlaient Les Bolivars et les Morillos . Quelle était cette pièce aujourd’hui oubliée? Était-elle de simple divertissement? On y trouvait par exemple cette chanson qui exaltait la prospérité de Paris…

"Aussi, mon cher, à mon avis, 
C'est un Pactole que Paris, 
On s'enrichit vingt fois pour une, 
On dirait, le fait est réel, 
Qu'on apprend à faire fortune
Par l'enseignement mutuel.
Les fournitures
Ont des succès
Et les cabinets
De la lecture:
Si l'on s'instruit bien rien qu'en lisant,
Tout Paris doit être savant
Nos artistes deviennent riches, 
Et tous les journaux font fureur,
Depuis les Petites Affiches
Jusqu'à l'énorme Moniteur..."

Les Bolivars et les Morillos était une œuvre de « théâtre musical » alternant chansons fabriquées pour être à la mode et répliques à succès sur des thèmes en vogue dans l’actualité. Ce spectacle eut un succès suffisamment important pour faire l’objet de gravures de presse largement diffusées…

Il était évidemment question de chapeaux dans cette pièce… En témoigne ce dialogue:

Chacun peut se coiffer selon son goût

On pouvait y savourer aussi, grâce aux talents conjugués des deux auteurs: Armand d’Artois et Gabriel de Lurieu, ce morceau de bravoure consacré à la « lithographie » qui était alors une invention nouvelle :

« Vive la lithographie !
C’est une rage partout. 

Grands, petits, laide, jolie,
Le crayon retrace tout

Les boulevards tout du long
A présent sont un salon
Où, sans même avoir posé,
Chacun. se trouve exposé.

On tapisse les murailles
De soldats et de hauts faits,
On ne voit que des batailles
Depuis qu’on a fait la paix.

Sur les assiettes, les plats,
On dessine des combats ;
Jusqu’au fond des compotiers,
On va placer des guerriers.

Sur nos indiennes nouvelles
On voit prendre des remparts,
Et sur les fichus des belles
On voit charger des hussards… »

(Extrait de Henri d’Alméras, « La vie Parisienne sous la Restauration » disponible ici sur Gallica BnF).

Pour se faire une idée de ce spectacle, et de la façon dont il fut officiellement reçu à l’époque. On peut lire cette critique parue dans Le Camp-Volant Journal des spectacles de tous les pays du 16 Septembre 1819 reproduite ci-dessous (cliquez ici pour la lire sur Gallica BnF)

Ce spectacle de « Vaudeville-Revue » fit l’objet de nombreuses tournées en province, ses auteurs Armand d’Artois et Gabriel de Lurieu acquirent une notoriété en leur temps. Leur Vaudeville-Revue fut un spectacle à la mode car ses airs allaient devenir des «tubes» (chantés partout quoiqu’aujourd’hui oubliés) et il évoquait dans son scénario des chapeaux à multiples significations  ainsi que l’explique cent-seize ans plus tard le journal Paris-Midi du 2 Mars 1936. 

Victor Hugo, dans les Misérables (Chapitre XII Le Désoeuvrement de M. Bamatabois) donne la véritable clef de ce vaudeville et de ces chapeaux qui avaient pris une signification politique:

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En Septembre 1819, il est donc fort probable que le succès de ce spectacle ait eu des raisons qu’il convenait de «masquer» sous des chapeaux qui signifiaient beaucoup plus que que ce que la presse pouvait publier…

Les Bolivars et les Morillos (publié en 1819) est accessible sur Google Livre (cliquez ici)

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Si Paris-Midi évoquait en 1936 ce vieux spectacle à succès c’est que la Comédie Française venait de créer « Bolivar » (une pièce en 3 actes et dix tableaux de Jules Supervielle et Darius Milhaud) (article à lire ici). Les circonstances et l’époque avaient changés mais les temps n’en étaient pas moins dramatique, on était en pleine guerre civile espagnole. Le nom de Bolivar était encore porteur de symboles…

Paris Midi 2 Mars 1936 à propos du Bolivar de Supervielle et Milhaud

On trouve dans les collections de Gallica BnF le tapuscrit du livret que Jules Supervielle a écrit pour ce « Bolivar » de 1936 évoqué par Paris-Midi (cliquez ici)

Il y a cent ans: Inauguration du Pont Notre-Dame

Il y a cent ans dans L’Excelsior  un entrefilet annonçait l’ Inauguration du pont Notre-Dame par le Président Poincaré

« Le pont Notre-Dame qui sera inauguré officiellement demain par M. Poincaré, était, comme celui de la Tournelle, qui, lui, a été entièrement condamné, un grand tueur de bateaux… » pouvait-on lire dans cet article du 3 Septembre 1919 (ci-dessous reproduit, extrait des Collections Gallica BnF)

(article de L’Excelsior à lire ici).

Le Gaulois du Lundi 5 août 1907 se faisait l’écho, dans un entrefilet en première page de la nécessité  de ces travaux sur ce pont devenu « tristement célèbre pour les collisions qu’occasionne cet étroit passage ménagé entre ses arches trop nombreuses. Il y eut de ce fait, au cours des quinze dernières années, trente-cinq bateaux ou péniches coulées avec leur chargement. »

(Le Gaulois du 5 août 1907 à lire ici ).

Le Rappel du 9 avril 1895 fait ainsi mention d’un naufrage en Seine dû au pont Notre-Dame : « Hier matin, vers onze heures, le Père-Eternel, chargé de sable et remorqué par la Guêpe n° 25, a rompu son amarre et est allé se heurter contre la troisième pile du pont Notre-Dame. Il a sombré aussitôt en amont du pont, piquant une tête en avant. On n’apercevait plus, quelques minutes après, que l’arrière du chaland sortant un peu de l’eau et les deux mâts.
Quatre personnes se trouvaient sur le bateau, trois d’entre elles se jetèrent à l’eau et gagnèrent l’une une barque voisine, les autres un bateau-mouche qui remontait la Seine et qui s’était arrêté pour secourir les naufragés.
Le quatrième marinier, moins prévoyant, avait voulu, malgré les avis de ses camarades, descendre dans la cabine pour prendre ses effets, espérant pouvoir remonter avant que le bateau coulât. Depuis, on ne l’a pas revu… M. Lépine, préfet de police, qui, on le sait, fait tous les matins une promenade pédestre à travers Paris, se trouvait sur le pont Notre-Dame quand l’accident s’est produit. Aussi a-t-il pu faire organiser le premier les secours nécessaires… » (article à consulter ici dans les collections Gallica BnF ).

Pour que que des aventures comme celle du naufrage du Père-Éternel, sous une voûte de Notre-Dame ne se reproduisent pas, il était donc important que cette restauration de 1907 soit décidée…

Avant cette restauration due à la IIIe République, le pont Notre-Dame avait eu une histoire, belle et mouvementée, relatée dans plusieurs ouvrages (par exemple dans les « Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris, depuis ses commencements connus jusqu’à présent. » du Sieur Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot publié entre 1772 et 1775.).

On y apprend que « Ce Pont aboutit aux rues de la Lanterne & Planche-Mibrai, il facilite par-là une communication en droite ligne de la Porte Saint-Jacques à celle de Saint-Martin. Du Breul, Sauval, les Historiens de Paris, & M. Piganiol, disent unanimement que ce Pont fut commencé en 1412… » Auparavant, selon Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot, il n’existait apparemment qu’une installation provisoire, bricolée avec quelques vieux tonneaux : « Au reste, on ne peut guère douter que ce Pont n’existât longtemps avant l’époque qu’on lui donne. Raoul de Presle, qui vivoit sous Charles V, parle d’un Pont de fust, c’est à dire d’un pont de bois, qui existoit en cet endroit. » il ajoute que « Dans un manuscrit cité par D. Marrier, il est indiqué sans nom, sous ces termes simples, Le pont que l’on passoit à Planches. » et que « Le Journal de Paris, sous le règne de Charles VI, l’appelle le Pont de la Planche de Milbrai. ». C’était vraisemblablement un ouvrage bien précaire et bien fragile, puisque la« Ville se trouva obligée, en 1412, de le reconstruire ; […] Le nouveau Pont fut construit en bois : le dernier Mai 1413, le Roi y mit le premier pieu, le Dauphin, les Ducs de Berri & de Bourgogne & et le Sire de la Trémoille eurent part à la cérémonie : il fut nommé le Pont Notre-Dame. »

Lui non plus n’était pas très solide nous précise le Sieur Jaillot : « On voit par un Arrêt du 13 Février 1440, qu’il avait déjà besoin de réparations & et qu’il fallait obvier à sa démolition & destruction. Le 25 Octobre 1499, à neuf heures du matin, ce pont fut emporté en entier, & il fut décidé de le rebâtir en pierre. » Jean-Baptiste-Michel de Chauvigné dit Jaillot, nous apporte à ce sujet des informations très précises : « la première pierre fut posée par Guillaume de Poitiers, Seigneur de Clérieu, Gouverneur de Paris, le 28 Mars 1499, & le lendemain la seconde le fut par M. Jean Bouchart, Conseiller au Parlement, accompagné des cinq Commis à l’Administration de la Ville. » Les travaux mirent ensuite du temps à se terminer et les historiens du XVIIIe siècle n’étaient pas tous d’accord sur la durée de cette construction :

«  Une inscription mise sous une arche de ce Pont & qui porte que le 15 Juillet 1507, fut assise la dernière pierre de la sixième et dernière arche du Pont Notre-Dame a fait dire aux Historiens de Paris & à M. Piganiol, que c’était un titre décisif pour prouver que ce Pont avait été fini cette même année, & et que malgré cela, Le Maire & Sauval ont assuré qu’il ne fut commencé qu’en 1507 et achevé en 1512 ; & Don Félibien ajoute qu’il n’en rapporte aucune preuve… » suit un raisonnement très argumenté d’où Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot conclut : « Ainsi l’on voit que si la dernière pierre de la dernière arche fut mise en 1507, ce pont ne fut réputé fini qu’en 1512, temps auquel furent achevées les maisons qu’on a construite dessus. »

Ce pont de pierre n’était donc pas qu’un passage, il était aussi lieu d’habitation, on y comptait selon les auteurs entre trente-quatre ou soixante-huit maisons… C’était semble-t-il trop présumer de sa solidité. Jean-Baptiste-Michel Renou de Chauvigné dit Jaillot nous explique :

« On voit cependant qu’en 1540, il avait besoin de réparations, qu’en 1577, il y avait deux arches fort endommagées, & qu’ils fut encore réparé en 1659… »

Bref, on prend conscience en lisant ces lignes du XVIIIe siècle que les monuments du passé étaient bien fragiles, et qu’un pont mérite d’être soigneusement entretenu si l’on veut qu’il ne parte pas à la dérive… Ce n’était pas ce pont du XVIe siècle qui avait été responsable du naufrage du Père-Eternel mais on va constater que lui aussi était dangereux pour la navigation…

S. Dupain, ancien chef de section à la Préfecture de la Seine a publié en 1882 une monographie détaillée et argumentée  sur Le Pont Notre-Dame (disponible dans les collections Gallica BnF ici ). S. Dupain était bien placé pour rédiger cette brochure. Il dirigeait « le bureau où se traitent à la Préfecture de la Seine, les affaires des Ponts et Chaussée ». Il était en poste au moment où il avait été décidé (dans les années 1850) de construire le nouveau pont Notre-Dame responsable du naufrage du Père-Eternel sous les yeux du préfet Lépine (voir plus haut). Son témoignage mérite donc que l’on s’y attarde…

En citant les chroniqueurs de l’époque, S. Dupain apporte d’utiles précisions sur la construction de 1499 du pont Notre-Dame en pierre. Le 25 Octobre 1499 quand fut emporté le pont de bois, le Roi Louis XII était à Milan. Il envoya donc à Paris « Jehan de Doyac pour donner la conduicte et de refaire ledit pont. ».

Contrairement au Sieur Jaillot, S. Dupain estime que le pont a été totalement achevé en 1507 par la pose de la dernière pierre qui a été l’occasion d’une grande fête réunissant de hauts dignitaires ainsi qu’une fanfare ainsi que le rapporte un chroniqueur de cette année-là :


« Soit mémoire, que le samedy, dixième jour de juillet mil cinq cens et sept, environ sept heures du soir, par noble homme Dreux Raguier, escuyer, seigneur de Thionville, Prévost des Marchands, et sire Jean Lelièvre, maître Pierre Paulmier, Nicole Seguier et sire Hugues de Neufville, Eschevins de la Ville de Paris, fut assise la dernière pierre de la sixième arche du pont Notre-Dame à Paris, et à ce faire étoit présent grande quantité de peuple de la dite Ville, par lequel, pour la joie du parachèvement de si grande et magnifique œuvre, fut crié Noël et grande joie démenée, avecques trompettes et clairons qui sonnèrent par longue espace de temps. »

Les contemporains admiraient la réalisation de ce pont de 1507 pour sa beauté et sa solidité. Ils en faisaient le plus beau pont d’Europe : Tous les historiens ont fait l’éloge de sa construction. « Au milieu d’iceluy, a dit Corrozet, sont les images, de costé et d’autre, de Notre-Dame et de saint Denys, avec les armes de la Ville. Il est pavé ainsi que les rues, comme aussi sont les autres ponts, ensorte que les passants estrangers pensent estre en terre ferme. Brief, quand à la structure des ponts, c’est le seul chef-d’œuvre de toute l’Europe »

S. Dupain rappelle toutefois que ce qui rendait le pont admirable à l’époque (notamment à cause des maisons qu’il soutenait, le rendrait condamnable au regard des règles de l’urbanisme moderne. Il profite de la visite du Dey d’Alger pour nous l’expliquer :

« En 1552, lorsque l’ambassadeur du Dey d’Alger vint à Paris, le conseiller municipal Jacques Gohori, chargé de lui montrer ce qu’il y avait de curieux, raconte qu’il le vit admirer la structure et l’immensité de la Cathédrale, la magnificence du Louvre, la force et la solidité de la Bastille ; mais que lui ayant fait remarquer, en sortant du pont Notre-Dame, qu’il venait de traverser une rivière, son admiration redoubla et qu’il confessa avoir cru marcher sur la terre ferme.

On n’a pas oublié que la même illusion se produisait quand le pont n’était qu’en bois. Elle tenait à ce que ses maisons joignaient immédiatement celles des rues voisines, attendu qu’il n’y avait pas encore de quais qui les en séparassent. Nos idées sont bien changées depuis lors ; loin d’attacher quelque intérêt à ce qui, en ce temps-là, causait une sorte de ravissement, on le considérerait aujourd’hui comme un inconvénient grave. »

S. Dupain explique ensuite que ce pont Notre-Dame du XVIe siècle avait également fini par devenir très dangereux pour la circulation des bateaux. Outre le fait qu’il menaçait de s’écrouler, ces cinq arches ne pouvaient plus permettre le passage des bateaux :

« Des cinq arches qui restaient à ce pont, celle qui tenait à la rive droite était barrée par un déversoir, et les deux suivantes se trouvaient obstruées par des moulins, en sorte qu’il n’y en avait que deux de libres, et encore le passage par l’une d’elles était, à de certains moments, si dangereux pour les bateaux qu’on l’avait surnommée l’arche du diable. »

Ce pont interrompait tellement le trafic fluvial qu’il obstruait également le passage des poissons :

« Il a existé longtemps, sous une des autres arches, un instrument de pêche appelé Dideau ou Guideau, que la Ville louait à son profit. Elle n’en retirait, à l’origine, que 200 livres par an ; mais il lui en rapportait 600 en 1692 et 1,000 en 1786. C’est là que fut pris, en 1735, un si beau poisson que les officiers municipaux crurent devoir en faire présent au Roi. C’était un esturgeon qui mesurait 6 pieds 8 pouces de longueur. Cet engin a été supprimé en 1809… »

Malgré ses faiblesses ce pont fut dès ses débuts admiré et plutôt que de passer par le pont au change (qui était en bois, et délabré) François Ier avait choisi ce nouveau pont de pierre comme « voie triomphale» le 15 Février 1514 en revenant de Reims où il s’était fait sacrer vingt jours auparavant.  Il fut reçu à Paris, suivant Félibien, avec toutes les marques de joie et d’honneur auxquelles il pouvait s’attendre, et voulut passer sur le pont Notre-Dame, pour se rendre à l’église métropolitaine, parce-que l’autre n’était pas trop sûr, Les grandes eaux et les glaçons l’avaient, en effet, mis en péril imminent. »

Quand Louis XIV revient à Paris le 26 août 1660 après avoir épousé la fille du roi d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche il entra avec elle à Paris, a dit le président Hénault, dans le plus grand appareil et avec la plus grande magnificence que l’on eût encore vue. Nos Édiles, voulant effacer l’impression fâcheuse qu’avaient pu laisser les troubles de la Fronde dans l’esprit du jeune monarque, ne se montrèrent pas moins empressés que leurs prédécesseurs l’avaient été, dans des circonstances semblables, et le pont Notre-Dame, qui venait d’être remis presque à neuf, reçut une superbe décoration. Une niche surmontée d’un dais sculpté fut pratiquée dans chacune des quatre maisons d’angle. On y plaça les statues, en pied, de saint Louis, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, revêtus du manteau royal. Sur les chaînes en pierre de taille qui séparaient les maisons étaient adossés de grands termes d’hommes et de femmes composés d’un demi-corps et d’une gaine à trois faces, peinte en marbre de différentes couleurs. Ces figures, ornées de festons, se tenaient par la main et portaient sur leurs têtes des corbeilles pleines de fleurs et de fruits. Dans les entre-deux pendaient des médaillons d’environ trois pieds de diamètre, relevés en couleur de bronze et contenant les portraits de tous les rois de France, avec leur nom, la date de leur avènement à la couronne, et une devise en latin, exprimant le trait caractéristique de chacun d’eux. »

En 1769, par Lettres patentes du Roi, décision est prise de démolir les maisons situées sur le pont Notre-Dame, elle sont considérées comme insalubres. Cette démolition sera effective en 1786. On en profite pour élargir la chaussée du pont et pour en atténuer la pente.

À la fin du XVIIIe siècle le pont Notre-Dame devait être en excellent état puisqu’on estimait qu’il n’avait pas besoin d’être entretenu car suffisamment conservé…

« A la Révolution, le pont Notre-Dame prit le nom de « pont de la Raison » et le porta pendant quelque temps. Son entretien, auquel jusqu’alors la Ville avait eu à pourvoir, passa, avec celui des autres grands ponts de France, à la charge de l’État. Nous n’avons rien de particulier à signaler au sujet de cet entretien qui ne dut jamais coûter bien cher, attendu que, suivant l’observation faite par l’ingénieur Gauthey, dans son Traité des ponts, les ouvrages étaient bien conservés et que, quoique la pierre de Paris ne soit pas généralement bonne, il fallait qu’elle eût été bien choisie, car on y remarquait très peu de dégradations. »

Au XIXe siècle on décida néanmoins de construire un nouveau pont Notre-Dame car il était trop haut par rapport aux chaussées des rues parisienne. En 1853, on détruisit donc le pont Notre-Dame pour en construire un nouveau, trois mois après le mariage de l’Empereur Napoléon III (ainsi que le rappelle avec sa précision de chef de bureau S. Dupain) :

« Une Notice sur les ponts de Paris, insérée, en 1864, dans le recueil des Annales des Ponts et Chaussées, contient qu’à raison de l’activité imprimée aux travaux que nous venons de décrire le cortège qui se rendait à Notre-Dame, le jour de la célébration du mariage de l’Empereur, a pu passer sur le nouveau pont. L’auteur avait, sans doute, oublié que ce mariage avait eu lieu civilement, le 29 janvier 1853, et qu’on avait procédé, dès le lendemain, à la cérémonie religieuse, c’est-à-dire trois mois avant que l’on commençât la démolition de l’ancien pont. C’est donc sur cet ancien pont et non sur le nouveau qu’est passé le cortège. On doit regretter que cette singulière inadvertance ait été reproduite, en 1873, dans les Documents statistiques sur les routes et ponts, publiés par l’Administration des Travaux publics et qui, dès lors, ont un caractère officiel. N’est-ce pas le cas de répéter avec le poète, en récapitulant toutes les autres erreurs que nous avons relevées, dans le cours de cette notice : Et voilà justement comme on écrit l’histoire? »

Le pont Notre-Dame tel qu’il était en 1853 avant sa démolition

 

Le pont Notre-Dame après sa reconstruction en 1873. C‘est ce pont qui posait problème au trafic fluvial entre 1890 et 1907 et que l’on dû détruire pour construire celui que le président  Poincaré avait inauguré il y a cent ans…

Micheline Cumant: Nestor, un cheval dans la grande armée, Editions BoD 2017

La bataille de Waterloo a souvent inspiré les écrivains français en offrant aux lecteurs des moments de lecture aux émotions variées, aux couleurs multiples. Il y a cette interminable description de Victor Hugo dans Les Misérables. Elle s’étend sur plusieurs pages. Elle est détaillée, précise et ciselée comme une carte d’état major. Il y a la description de Stendhal dans La Chartreuse de Parme. Le héros s’y retrouve entraîné dans un tourbillon auquel il ne comprend pas grand chose. Le lecteur s’y retrouve secoué comme dans un panier à salades. Dorénavant, il faudra ajouter à cette liste des batailles de Waterloo littéraires, celle de Micheline Cumant dans son nouveau roman paru au mois de juillet 2017. Comme chez Stendhal, la bataille est décrite de l’intérieur, mais cette fois par Nestor… Nestor le majordome du Capitaine Haddock de Moulinsart ? Non vous n’y êtes pas. Nestor est un cheval, un cheval auvergnat. « Nestor, un cheval dans la grande armée » tel est le titre de ce roman. Un roman palpitant où l’on redécouvre l’épopée napoléonienne à travers le regard du cheval Nestor et de ses amis. Ses amis sont des chevaux, autant que des être humains, tant il est vrai que le cheval est sans doute le meilleur ami de l’homme. Méfiez-vous (ceci étant dit entre parenthèses) lorsque vous dites cela de ne pas le dire devant un chien, les chiens se sont toujours imaginé que c’étaient eux les meilleurs amis des hommes, ainsi Augustin pense être le meilleur ami d’Elodie dans mon petit livre « La Princesse Élodie de Zèbrazur et Augustin le chien qui faisait n’importe quoi ». Mais fermons la parenthèse autour de cette petite histoire pour retrouver la grande histoire. Car c’est bien la grande histoire que Micheline Cumant nous fait parcourir à travers ce roman admirablement rythmé dont la cadence est donnée dès le prélude avec quatre magnifiques vers d’Edmond Rostand extraits de l’Acte 2 Scène 8 de sa pièce de théâtre « L’Aiglon » :

« Et nous, les petits, les obscurs, les sans grades

Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés malades

Sans espoir de duchés ni de dotations

Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions… »

Le récit de ce roman galope et entraîne le lecteur qui savoure avec plaisir une prose agile et flamboyante. Le cheval Nestor traverse l’Europe de Iéna à Moscou de batailles victorieuses en batailles victorieuses (mais peu glorieuses dans le regard des chevaux qui sont dans ce livre bien souvent plus philosophes que les hommes qui les chevauchent). Puis il la retraverse dans l’autre sens de la retraite de Russie à la bataille de Waterloo… Au milieu d’un tel maelström, d’un bout à l’autre du roman, Nestor reste sage et philosophe, dictant à Micheline Cumant ce roman qu’elle nous transmet fidèlement. On sent qu’il était en confiance car il lui a confié jusqu’à ses pensées secrètes et souvent lucides. Par exemple en plein cœur de la bataille de Waterloo :

« Au bout d’un moment, nous arrivâmes sur une chaussée pavée, j’entendis que nous étions près de Charleroi, et que les Anglais se massaient vers le Mont Saint Jean. Mais je n’eut pas le temps de discuter de stratégie avec mes confrères, car bientôt nous eûmes à charger les dragons anglais. Enfin de l’action ! »

De l’action, il y en a dans ce roman à foison, mais aussi des sentiments et une richesses de détails souvent très bien documentés, on ne trouve pas moins de 37 notes en bas de page où le lecteur est invité à s’élargir l’esprit. On y apprend que le mariage civil date en France du 20 septembre 1792 que « le fait de lécher, pour un cheval traduit souvent un manque de sel » que le 14 juin est la date des batailles de Marengo (1800) et de Friedland (1807), que « le sabretache est une sacoche de selle, placée à côté du fourreau du sabre », que la race de chevaux lipizzane, élaborée pour la cour d’Autriche au mars de Lipica, sur le territoire de l’actuelle Slovénie, près de la frontière italienne a des origines espagnoles, arabes et de Bohême. Elle est celle des chevaux de l’Ecole espagnole d’équitation de Vienne, fondée au XVIe siècle spécialisée dans le dressage de haut niveau, on y apprend enfin, dans le chapitre sur Waterloo que « La Victoire en chantant » est un chant patriotique composé par le compositeur Étienne Méhul et le poète Marie-Joseph Chénier en 1794…. » Comme Georges Perec, Nestor aime les notes en bas de page c’est peut-être aussi pour cela que j’ai trouvé ce petit roman si passionnant. Je vous le conseille vivement.

Vous pourrez retrouver Micheline Cumant lors d’une séance de dédicaces au Salon Livre Paris, le Dimanche 18 mars de 10h00 à 12h00 sur le stand E12 de BoD cliquez ici « clic » (Une séance qui sera immédiatement suivie, à 12h00 par les dédicaces de « La Princesse Élodie de Zèbrazur et Augustin le chien qui faisait n’importe quoi » par ses illustrateurs Samar et Hani Khzam cliquez ici « clic »). Si vous êtes au Salon Livre Paris le 18 mars entre 10h00 et 14h00 vous pourrez donc faire d’une pierre deux coups en achetant « Nestor, un cheval dans la Grande Armée » puis « La Princesse Élodie de Zèbrazur et Augustin le chien qui faisait n’importe quoi ».

Résumé de l’éditeur

« Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades… » Ainsi débute la tirade du vieux grognard Flambeau, dans la pièce « L’Aiglon », d’Edmond Rostand. Dans la Grande Armée de Napoléon 1er, il y a les hommes, mais il y a aussi les chevaux. Eux qui pendant des siècles ont porté les hommes à la guerre, et à qui on n’a jamais rien demandé, ne sont-ils pas aussi des « obscurs et sans-grades » ? La parole est donnée au cheval Nestor, qui rejoignit l’armée impériale au lendemain d’Austerlitz, et participa à l’aventure de la Grande Armée jusqu’à Waterloo. En compagnie de son cavalier, le simple soldat Henri Fourneau, il va suivre Napoléon dans sa conquête de l’Europe, mais aussi dans la retraite de Russie et affrontera la coalition des alliés au cours de la bataille qui mettra fin au Premier Empire. « Nos chevaux, ce sont nos jambes », dit le cavalier. Loin des spéculations politiques, des stratégies militaires, des luttes de pouvoir, les soldats, pour beaucoup arrachés au monde paysan, souvent illettrés, soignent leurs chevaux qu’ils considèrent comme leurs amis, cherchent à tirer de petits profits et méditent sur les desseins des grands. Avancer, se battre, tuer… La guerre, c’est leur métier, celui du soldat et celui du cheval.

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