Thomas Sonnet (1577-1627)

«C’est icy de Courval le vif et vray pourtraict :
Son nez, son front, ses yeux et sa levre pourprine.
Icy lui voidz le corps figuré par ce trait
Et son esprit paroist en l’art de médecine.»

Si vous avez lu mon dernier livre: Sansonnet sait du bouleau (BoD Novembre 2019) vous aurez certainement remarqué que j’y fais référence (pages 13 et 116) à un certain Thomas Sonnet (1577-1627)…

Ce personnage a réellement existé. Je ne l’ai pas inventé, il a même connu une certaine gloire. Une petite promenade dans les riches collections Gallica BnF permet d’en apprendre un peu plus sur ce singulier personnage à la forte personnalité… Le poète Gustave Levavasseur (1819-1896) l’évoquait, en plein milieu du XIXe siècle, en ces termes:

«Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
C’était un médecin de Vire.
Il tournait fort bien un sonnet.
Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
Aux malades il ordonnait
De ne jamais boire du pire.
Connaissez-vous Thomas Sonnet ?
C’était un médecin de Vire.» (extrait de Au Pays Virois : bulletin mensuel d’histoire locale, Septembre 1920 disponible ici dans les collections Gallica BnF).

Thomas Sonnet, Sieur de Courval est né en 1577 à Vire en Normandie, il est mort en 1627 à Paris.  Il était auteur de satires et médecin, il fut célèbre pour la férocité de sa plume qui l’a contraint à quitter sa Normandie pour Paris… Il s’est d’abord fait connaître par sa Satyre Ménipée ou Discours sur les poignantes traverses ou incommodités du mariage, où les humeurs de femmes sont vivement représentées, 1608 (Disponible ici dans les collections Gallica BnF) 

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Cette oeuvre a connu un certain succès puisqu’elle a été rééditée à plusieurs reprises. Elle a également causé quelques ennuis à son auteur. À la suite de cette publication, Thomas Sonnet a quitté Vire et la Normandie pour s’installer à Paris, s’y marier et y embrasser la profession de médecin. Avait-il dû s’exiler à cause de sa satire sur les femmes? Sa plume aiguisée ne devait guère plaire aux bons bourgeois et surtout aux dames de Vire… Même s’il essaie de se rattraper dans des vers qu’il adresse visiblement à celle qui avait ses faveurs:

«Ma chère âme, mon tout, je me viens excuser
Si j’ay osé blasmer tout le sexe des femmes;
Non, non, mon coeur, ce n’est qu’aux impudiques dames
Que mes cyniques vers se doivent adresser ;
J’ay toujours respecté les chastes demoiselles,
Poussé de ton amour et de la vérité :
Je n’ay donc par ces vers nullement mérité
D’encourir ta disgrâce et des autres pucelles.
Plutost, mon coeur, lu dois m’aimer plus ardemment
D’avoir choisi pour but une telle matière
Qui fait la chasteté briller par son contraire,
Comme en l’obscurité brille le diamant.» (in Satyre ménippée… Edition de Lyon de 1623 page 106)

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Selon M. de Robillard de Beaurepaire, sa biographie ne présenterait aucune aspérité, aucun épisode intéressant: «Sonnet n’a jamais exercé de fonctions publiques ; il n’a pris part à aucun événement notable ; et, sans les ouvrages qu’il nous a laissés, son nom serait aujourd’hui enseveli dans l’oubli le plus profond.» (Les Satires de Sonnet de Courval par M. de Robillard de Beaurepaire in Mémoires de l’Académie royale des sciences, arts et belles-lettres de Caen 1865 disponible ici dans les collections Gallica BnF). «Cette vie sédentaire et sans horizon, qui au premier abord peut paraître défavorable au développement de l’esprit, a fourni en définitive à Sonnet ses meilleures et ses plus saines inspirations. Satirique par instinct et par tempérament, il n’a jamais été mêlé qu’à une société de petite ville ; mais il l’a vue fonctionner sous ses yeux, il a pu l’observer de près et étudier sur le vif les travers, les vices et les scandales qu’il devait plus tard décrire.» (M. de Robillard de Beaurepaire). Le même auteur le qualifie de « Pamphlétaire irrespectueux et grossier, il a toutefois compris le besoin d’une transformation générale; il a compati à la misère des basses classes et a combattu la rapacité des traitants, le ridicule des gentilshommes d’aventure et le luxe insolent des abbés commendataires. Après avoir décrit les raffinements du luxe et la bigarrure des costumes, après avoir pénétré avec une curiosité sensuelle dans les plus mauvais lieux… il a retrouvé tout à coup une honnêteté d’aspirations inattendues; il a rêvé d’un royaume sans division, une organisation équitable des impôts, la suppression de la vénalité des charges, la justice respectée comme un sacerdoce, et la religion recouvrant l’auréole de sainteté, le prestige des anciens jours. » (M. de Robillard de Beaurepaire)

Sonnet Sieur de Courval doit ses premiers succès littéraires dès 1608  à la diffusion de sa Satyre Ménipée «Cette diatribe bizarre est pourtant loin d’être un chef-d’oeuvre; elle n’est pas même, à beaucoup près, la production la plus remarquable de notre poète. Mais, avec ses tendances sceptiques, elle répondait parfaitement au courant d’idées du moment, et aujourd’hui même le nom de Sonnet, malgré ses essais dans des voies plus sérieuses, y est resté irrévocablement attaché , et en a conservé comme une notoriété équivoque et suspecte.» (M. de Robillard de Beaurepaire). Dans la rédaction de sa « Satyre Ménipée » il est assez vraisemblable que Thomas Sonnet, Sieur de Courval ait été fortement influencé par les Stances du Mariages de Philippe Desportes (1546-1606): 

«De toutes les fureurs dont nous sommes pressés,
De tout ce que les cieux ardemment courroucés
Peuvent darder sur nous de tonnerre et d’orage,
D’angoisseuses langueurs, de meurtre ensanglanté,
De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté,
Rien n’approche en rigueur la loi de mariage…» (à découvrir ici sur Gallica BnF).

Selon M. de Robillard de Beaurepaire, il est plus que probable que Thomas Sonnet, Sieur de Courval «n’ait fait qu’étendre et paraphraser les strophes» de Philippe Desportes…

Ce serait toutefois une injustice faite à Thomas Sonnet que de prétendre qu’il s’est contenté de paraphraser Desportes… C’est à la singularité de sa plume que l’on doit ce sonnet au très noble et vertueux gentilhomme Gilles de Gouvets, Sieur de Mesnil-Robert et de Clinchamp, gentilhomme normand réputé pour sa bibliothèque paraît-il considérable  :

« Heureux Mesnil-Robert, heureuse influence
»Et l’astre fortuné qui dominoit aux cieux
Lorsque tu vis le jour ! Mars te fit généreux,
»Et Mercure t’offrit sa plus douce éloquence.

»Pallas te fit présent de cette grand’prudence
»Qui en tes actions te rend si vertueux ;
»Minerve te donna le désir curieux
»D’avoir de tous les arts parfaicte intelligence.

»Ô favorable aspect ! O bening ascendant,
»Qui, lorsque tu naissois, alloit comme influant
»Mesmes perfection à ta noble famille !

»Tu vois ton docte fils, ce généreux Clinchamp,
»Lequel à tes valeurs heureux va succédant,
»Faisant renaistre en lui ta doctrine fertile. » 

(extrait des Oeuvres poétiques de Courval-Sonnet publiées par Prosper Blanchemain, disponibles ici sur Gallica BnF).

On attribue également à Thomas Sonnet les « Satyres contre les abus et désordres de la France » « plus est adjoutés Les exercices de ce temps d’une très belle & gentille invention » publié en 1627 à Rouen chez Guillaume de la Haye, tenant boutique en l’Estre nostre Dame, (disponible ici sur Gallica BnF). «Les Exercices de ce temps comprennent douze satires d’étendue inégale, intitulées : Le Bal, La Mortification, La Foire de village, Le Pèlerinage, La Pourmenade, Le Cousinage, Lucine, L’Affligé, Le Débauché, L’Ignorant, Le Gentilhomme, et Le Poète. Cette réunion de poésies libres rappelle à s’y méprendre le ton général du Parnasse, du Cabinet et de l’Espadon satirique. On pourrait, en outre, y signaler des passages nombreux et importants,qui paraissent calqués sur certaines satires de Régnier, ou même du poète rouennais Auvray…» (M. de Robillard de Beaurepaire). 

Sonnet n’était pas seulement poète, il était aussi médecin. C’est la raison pour laquelle il a publié « Les tromperies des charlatans découvertes par le Sieur de Courval » un opuscule de 16 pages publié en 1619, disponible ici sur Gallica BnF)  Il en appelle, dans deux tercets conclusifs à une police bien réglée contre les charlatans et notamment dans le domaine médical :

«Car si aux autres arts, le moindre erreur commis 
Ne doit estre d’aucun tolleré ni permis,
Beaucoup moins le doit-il, en l’art de Médecine

Dont la moindre faute apporte une ruine,
Qu’on ne peut nullement remettre ou réparer,
Et faire que la vie on puisse restaurer. »

En conclusion de ces tromperies, il met en garde contre ces charlatans aux « parolles succrées & affecté jargon, recouvert de belle apparence, tout ainsi que la fausse Monnoye, dont la monstre est fort belle, & l’usage de nulle valeur. » Était-ce un aveu de sa part du peu de valeur qu’il donnait à ses propres écrits? À chacun d’en juger mais il est certain que Thomas Sonnet, Sieur de Courval est à ranger parmi ces auteurs dont les ouvrages dorment plus volontiers dans l’ombre des rayonnages obscurs des bibliothèques que sous les projecteurs médiatiques. Il est sans doute également une illustration du fait que l’humour d’une époque ne peut plus être compris dans les siècles qui suivent car l’échelle des valeurs change et le respect porté à autrui progresse. De ce point de vue son regard peut encore nous apporter pour aujourd’hui…  Fait-il pour autant partie des écrivains oubliés parce-que simples et modestes? Fait-il partie de ceux que le Cardinal de Bernis  évoque dans une célèbre allégorie?

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(in Oeuvres complettes de M. le Cardinal de Bernis, Avignon, 1811, disponible sur Gallica BnF).

Une seule chose est à peu près certaine: si Thomas Sonnet Sieur de Courval peut encore figurer aujourd’hui dans une « Histoire du Sonnet », en tant que genre littéraire, c’est d’abord dans une optique purement décalée et humoristique…

Pour en savoir plus….

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Notice de quatre pages consacrée à Thomas Sonnet dans « Poètes Normands » publié sous la direction de Louis-Henri Baratte (disponible ici sur Gallica BnF)

Edition complète des oeuvres de Sonnet-Courval par Prosper Blanchemain (tome 1 comprenant une notice sur la vie de Thomas Sonnet) Google-Books

Satyre contre les charlatans et pseudomédecins empyriques . En laquelle sont amplement descouvertes les ruses & tromperies de tous thériacleurs, alchimistes, chimistes, paracelsistes, distillateurs, extracteurs de quintescences, fondeurs d’or potable, maistres de l’élixir, etc… Comportant un portrait gravé de Thomas Sonnet. Imprimé A Paris, chez Jean Millot en 1610 (disponible sur Gallica BnF)

Notice de la BnF sur Thomas Sonnet Sieur de Courval (1577-1627).

Le défi de Bouilhet à Flaubert…

En parcourant la presse dans les collections Gallica BnF…

Faits divers littéraires

Madame Bovary et Madame de Montarcy...

Le 19 novembre 1851, Gustave Flaubert commençait à écrire Madame Bovary. Un roman qui allait nécessiter six ans de travail avant sa publication qui n’intervendrait qu’en 1857 (après une première publication, par petits morceaux, sous forme de feuilleton, dans la Revue de Paris du 1er Octobre au 15 décembre 1856). Il avait été « invité » à le faire par son ami Louis Bouilhet qui le mettait au défi d’écrire un roman qui soit une « oeuvre d’art » à partir d’un « fait divers ».

Louis Bouilhet allait attendre un peu moins longtemps que son ami Gustave Flaubert pour accéder à la gloire littéraire par sa poésie (il avait publié Meloenis, conte romain en 1851) mais aussi sur le terrain du fait divers, au théâtre, en relevant à sa manière le défi qu’il avait lancé à Flaubert… C’est une bonne raison pour revenir aujourd’hui sur ce poète un peu oublié qui fut conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rouen, une trace en reste à l’angle sud est du Bâtiment qui abrite cette vénérable institution. Il était né à Cany-Barville (sous-préfecture de Seine-inférieure) le 27 mai 1821 et il est mort à Rouen le 18 juillet 1869 après avoir connu quelques instants de gloire sous les projecteurs parisiens…

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Statue de Louis Bouilhet (1821-1869) à l’angle de Bibliothèque Patrimoniale de Rouen

Louis Bouilhet allait obtenir la consécration auprès du public parisien  grâce à sa pièce Madame de Montarcy créée le 6 novembre 1856 au « Théâtre Impérial de l’Odéon ».

fullsizeoutput_165Illustration « Madame de Montarcy » 1856. Document Gallica BnF

Avec son drame en vers Madame de Montarcy Louis Bouilhet avait reçu les honneurs d’un véritable succès auprès de la critique et du public. Sa pièce avait été programmée durant soixante-dix représentations lors de la saison 1856-1857 sur la scène du Théâtre de l’Odéon, « le deuxième théâtre français » (précisait la page de garde de la deuxième édition de la pièce). Dès les premières scènes Bouilhet charmait le spectateur avec le rythme entraînant de ses alexandrins:

MAULÉVRIER
"Toujours gai! toujours fou! les passions sur toi
Glissent légèrement comme l'eau sur un toit!"
Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, Acte I scène III

L’intrigue tenait en cinq actes et relevait de la fantaisie pure en partant de faits historiques réels : l’amour qui liait le vieux Louis XIV à une Madame de Maintenon qui n’était plus toute jeune, la passion de la jeune Duchesse de Bourgogne pour Maulévrier… On se souvient que l’influence de Madame de Maintenon avait poussé le Roi dans les bras des dévôts, le conduisant notamment à supprimer la tolérance religieuse envers les Protestants, en abrogeant l’Édit de Nantes qui avait fait la gloire d’Henri IV. Dans la pièce de Louis Bouilhet, le parti des Ducs imagine donc de faire échouer le parti des Dévôts en remplaçant Madame de Maintenon par la jeune et jolie Madame du Rouvray épouse de Monsieur de Montarcy. Madame de Montarcy est nommée Dame d’honneur de la duchesse de Bourgogne par Louis XIV avec la mission d’espionner la Duchesse. Madame de Montarcy est trop vertueuse pour être espionne et pour trahir la Duchesse de Bourgogne. Loin de la trahir, elle devient même la confidente de ses amours… Par son attitude Madame de Montarcy impressionne et charme le vieux Louis XIV qui nomme son mari Colonel. Va-t-elle devenir la maîtresse du Roi ? Monsieur de Montarcy (son époux) se l’imagine. En recevant son brevet de Colonel il soupçonne une liaison entre sa femme et le vieux Louis XIV. Cette jalousie est de plus alimentée par celle de Madame de Maintenon…. Dans sa fureur il veut tuer non seulement son épouse mais aussi… …Louis XIV… Il en est dissuadé par le père de Madame de Montarcy : le baron du Rouvray qui le convainc que tuer le Roi risque de mener aux pires drames : le chaos politique. Monsieur de Montarcy renonce alors à assassiner Louis XIV mais demeure résolu à faire mourir sa femme. Il veut la convaincre de s’empoisonner elle-même. Celle-ci refuse. Elle proteste qu’elle n’a commis aucune faute puis sous la pression de son mari, elle se décide avec panache à commettre cet acte irréparable… Ému, son époux s’empoisonne alors à son tour, pris de remords et convaincu à présent que sa femme est innocente…

On le voit, Louis Bouilhet avait appliqué dans cette pièce le conseil qu’il avait donné à Flaubert pour la rédaction de Madame de Bovary : s’inspirer de la page des faits divers les plus sordides (femmes battues, maris jaloux) publiés par les journaux… Ces derniers, les journaux, firent donc un accueil triomphal à Madame de Montarcy. Laissons leur la parole en explorant cette ressource formidable que constitue les collections numériques Gallica BnF…

Taxile Delord dans Le Charivari du 8 Novembre 1856 écrit « Franchement ce drame n’a pas le sens commun, mais le sens commun n’est nullement indispensable pour réussir au théâtre. La grâce, l’esprit, la poésie, le mouvement y suppléent souvent. Les personnages de M. Bouilhet n’ont ni les mœurs, ni les idées, ni les sentimens, ni le langage de leur époque, ils vivent néanmoins par une certaine passion, par une ardeur particulière qui sont dans l’intelligence du poète lui-même. A l’histoire il n’a pris que des noms, Louis XIV, Mme de Maintenon, d’Aubigné, Maulévrier, la duchesse de Bourgogne, et de ces noms il a fait des personnages à sa guise, marchant un peu à la débandade. Comme un essaim confus d’histrions en voyage [... ]Tout cela n’empêche point le drame de M. Bouilhet d’intéresser par la variété de scènes et des acteurs, d’émouvoir quelquefois par le pathétique des situations et de charmer toujours par l’éclat de la poésie. »

J. Maret-Leriche dans Le Nouvelliste, du 8 Novembre 1856 renchérit: « Avant tout, M. Bouilhet est un poète sérieux, neuf et puissant autant qu’il est peintre passionné quand il s’agit de tracer des caractères, et ceux de Louis XIV, de Mme de Maintenon, de M. et Mme de Montarcy lui font le plus grand honneur en donnant de lui l’idée d’une valeur de premier ordre. Les artistes se sont surpassés ; le style splendide et fort de notre jeune auteur les a portés, mais ils ont eu le mérite de se maintenir dans es hautes régions littéraires. »

Critique excellente dans Le Pays journal de l’Empire du 10 Novembre 1856

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Pour T. Thibout dans L’Éventail : journal des théâtre, de la littérature et des modes du 16 novembre 1856  Il n’y pas de pièce : l’intrigue y est minimale.

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 « Donc, de pièce, presque pas… Mais de littérature, mais de poésie… ventre saint-gris ! C’est autre chose ! Du premier bond, M. Louis Bouilhet se place au faîte de la littérature moderne. — On m’avait bien dit que le poëme de Maelenis du même auteur était un petit chef-d’oeuvre, je l’avais cru, mais auijourd’hui, je crois plus, j’affirme que M. Bouilhet a de l’élégance, de la précision, de la force dans la pensée ; et je le place avant M. Ponsard, comme poëte et comme ciseleur, je devrais dire comme orfèvre de l’esprit. Il y a dans les cinq actes de la Montarcy, quelques centaines de vers tout bonnement admirables ; le reste est pur correct et n’a pas la moindre senteur de l’école du bon sens… Les caractères sont faux, mais leur fausseté est rendue avec tant de vérité, que le public est sous un charme inconnu ; il néglige de fond du drame pour ne s’occuper que de la forme... et ma foi, aura beau crier qui voudra, Madame de Montarcy est un succès immense !.. »

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B. Jouvin dans sa rubrique Théâtres publiée dans Le Figaro du 16 novembre 1856 est beaucoup plus dur que ses collègues dans une critique à la prose très parisienne mais il loue tout de même le poète Bouilhet :

« Poètes, écrivains, journalistes, ont salué, dans un cœur enthousiaste à l’unisson, l’avénement de M. Bouilhet au théâtre. Cette entente cordiale, cette unanimité dans la louange pouvaient à bon droit, paraître suspectes, car, de temps immémorial, parmi les lettrés, on n’admire à l’envi que ceux que l’on peut regarder sans envie, et l’on ne porte en triomphe que les gens qui sont dans l’impossibilité de marcher. Mais que M. Bouilhet se rassure : il est loin d’être un cul-de-jatte, et, d’ailleurs, les jambes sont-elles bien nécessaires à qui a des ailes ? Son succès est mérité, du moins, en partie et il peut ajouter foi, pour la moitié à la grande réputation qu’on lui a faite. En supposant que Madame de Montarcy soit au-dessous de l’éloge un peu tapageur qui lui a été décerné tout d’une voix, en revanche, Meloenis et quelques productions antérieures du poètes n’ont peut-être pas été assez remarquées, et il est raisonnable de voir dans la réussite du drame qu’une tardive compensation accordée au livre. »

Jules Janin dans Le Journal des débats politiques et littéraires du 10 Novembre 1856 publie une longue et belle critique

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À travers ses critiques et ses chroniques de théâtre d’il y a plus de cent-cinquante ans, transparaissent les choix esthétiques et les débats d’idées qui agitaient le monde littéraire en ce milieu du XIXe siècle. En se décidant pour un sujet banal, sans importance (Louis XIV et sa cour) Louis Bouilhet se plaçait dans le courant de « l’art pour l’art » obéissant au cahier des charges que Flaubert s’était donné lui aussi pour écrire Madame Bovary : écrire un roman sur « rien » et travailler le style d’écriture jusqu’à son point d’aboutissement plus esthétique, avoir une ambition poétique et artisitque avant toute chose.

En choisissant la cour de Louis XIV (un sujet qui n’était pas « neutre » pour tout le monde), Louis Bouilhet offrait toutefois le flanc à la critique des partisans de la modernité, ou des anciens « quaranthuitards » favorables aux idées révolutionnaires. Ce fut par exemple le cas de Henri Lefort dans son « Épitre à Louis Bouilhet » (1856):

« Oubliez les palais, les rois, les courtisans 
Pour les hommes du peuple, ouvriers, paysans. 
Montrez-nous ce qui bat d’espoir et de souffrance 
Dans le cœur de ces gueux , le vrai cœur de la France. 

Dans le peuple puisez vos inspirations, 
Dites-nous ses douleurs, ses mœurs, ses passions, 
Ses luttes, ses amours, ses vertus et ses crimes ; 
Vivez dans ce milieu plein de drames sublimes. »

Le drame sublime de « Madame de Montarcy » eut cependant une gloire flamboyante et éphémère, ce qui invite à réfléchir sur les raisons toutes relatives de la réception par le public des œuvres littéraires.

Les représentations de Madame de Montarcy furent un succès critique et un succès public lors de la « rentrée théâtrale » de 1856, une consécration pour son jeune et prometteur auteur Louis Bouilhlet. Aujourd’hui tout le monde (ou presque) a oublié cette pièce… À la publication de Madame Bovary, Gustave Flaubert eut droit à un retentissant procès et aujourd’hui presque tout le monde connaît ce roman…

La gloire littéraire emprunte parfois d’étranges chemins…

Pour en savoir plus sur Madame Bovary et Gustave Flaubert

La Compagnie des auteurs sur France-Culture consacrée à Madame Bovary

Gustave Flaubert, Madame Bovary Michel Lévy 1857 Document Gallica BnF

Pierre Thiry, Le Mystère du pont Gustave-Flaubert, BoD, 2012

Bibliographie à propos de Louis Bouilhet

Albert Ango, Un ami de Flaubert: Louis Bouilhet, sa vie, ses oeuvres (1885) un document Gallica BnF

Étienne Frère, Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l’amitié de Flaubert (1908) document Gallica BnF

Henri Lefort En avant! Épitre à Louis Bouilhet Auteur de Mme de Montarcy (1856) une amusante critique versifiée et rimée document Gallica BnF

Quelques oeuvres de Louis Bouilhet

Louis Bouilhet, Meloenis, conte romain (in Revue de Paris) 1851. Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, 2e édition 1856, dans les collections numériques de la bibliothèque de Munich (Allemagne)

Louis Bouilhet, Dernières chansons (avec une préface de M. Gustave Flaubert) 1872 Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Festons et Astragales, Melaenis, Dernières chansons, Lemerre 1891 Document Gallica BnF