Le défi de Bouilhet à Flaubert…

En parcourant la presse dans les collections Gallica BnF…

Faits divers littéraires

Madame Bovary et Madame de Montarcy...

Le 19 novembre 1851, Gustave Flaubert commençait à écrire Madame Bovary. Un roman qui allait nécessiter six ans de travail avant sa publication qui n’intervendrait qu’en 1857 (après une première publication, par petits morceaux, sous forme de feuilleton, dans la Revue de Paris du 1er Octobre au 15 décembre 1856). Il avait été « invité » à le faire par son ami Louis Bouilhet qui le mettait au défi d’écrire un roman qui soit une « oeuvre d’art » à partir d’un « fait divers ».

Louis Bouilhet allait attendre un peu moins longtemps que son ami Gustave Flaubert pour accéder à la gloire littéraire par sa poésie (il avait publié Meloenis, conte romain en 1851) mais aussi sur le terrain du fait divers, au théâtre, en relevant à sa manière le défi qu’il avait lancé à Flaubert… C’est une bonne raison pour revenir aujourd’hui sur ce poète un peu oublié qui fut conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rouen, une trace en reste à l’angle sud est du Bâtiment qui abrite cette vénérable institution. Il était né à Cany-Barville (sous-préfecture de Seine-inférieure) le 27 mai 1821 et il est mort à Rouen le 18 juillet 1869 après avoir connu quelques instants de gloire sous les projecteurs parisiens…

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Statue de Louis Bouilhet (1821-1869) à l’angle de Bibliothèque Patrimoniale de Rouen

Louis Bouilhet allait obtenir la consécration auprès du public parisien  grâce à sa pièce Madame de Montarcy créée le 6 novembre 1856 au « Théâtre Impérial de l’Odéon ».

fullsizeoutput_165Illustration « Madame de Montarcy » 1856. Document Gallica BnF

Avec son drame en vers Madame de Montarcy Louis Bouilhet avait reçu les honneurs d’un véritable succès auprès de la critique et du public. Sa pièce avait été programmée durant soixante-dix représentations lors de la saison 1856-1857 sur la scène du Théâtre de l’Odéon, « le deuxième théâtre français » (précisait la page de garde de la deuxième édition de la pièce). Dès les premières scènes Bouilhet charmait le spectateur avec le rythme entraînant de ses alexandrins:

MAULÉVRIER
"Toujours gai! toujours fou! les passions sur toi
Glissent légèrement comme l'eau sur un toit!"
Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, Acte I scène III

L’intrigue tenait en cinq actes et relevait de la fantaisie pure en partant de faits historiques réels : l’amour qui liait le vieux Louis XIV à une Madame de Maintenon qui n’était plus toute jeune, la passion de la jeune Duchesse de Bourgogne pour Maulévrier… On se souvient que l’influence de Madame de Maintenon avait poussé le Roi dans les bras des dévôts, le conduisant notamment à supprimer la tolérance religieuse envers les Protestants, en abrogeant l’Édit de Nantes qui avait fait la gloire d’Henri IV. Dans la pièce de Louis Bouilhet, le parti des Ducs imagine donc de faire échouer le parti des Dévôts en remplaçant Madame de Maintenon par la jeune et jolie Madame du Rouvray épouse de Monsieur de Montarcy. Madame de Montarcy est nommée Dame d’honneur de la duchesse de Bourgogne par Louis XIV avec la mission d’espionner la Duchesse. Madame de Montarcy est trop vertueuse pour être espionne et pour trahir la Duchesse de Bourgogne. Loin de la trahir, elle devient même la confidente de ses amours… Par son attitude Madame de Montarcy impressionne et charme le vieux Louis XIV qui nomme son mari Colonel. Va-t-elle devenir la maîtresse du Roi ? Monsieur de Montarcy (son époux) se l’imagine. En recevant son brevet de Colonel il soupçonne une liaison entre sa femme et le vieux Louis XIV. Cette jalousie est de plus alimentée par celle de Madame de Maintenon…. Dans sa fureur il veut tuer non seulement son épouse mais aussi… …Louis XIV… Il en est dissuadé par le père de Madame de Montarcy : le baron du Rouvray qui le convainc que tuer le Roi risque de mener aux pires drames : le chaos politique. Monsieur de Montarcy renonce alors à assassiner Louis XIV mais demeure résolu à faire mourir sa femme. Il veut la convaincre de s’empoisonner elle-même. Celle-ci refuse. Elle proteste qu’elle n’a commis aucune faute puis sous la pression de son mari, elle se décide avec panache à commettre cet acte irréparable… Ému, son époux s’empoisonne alors à son tour, pris de remords et convaincu à présent que sa femme est innocente…

On le voit, Louis Bouilhet avait appliqué dans cette pièce le conseil qu’il avait donné à Flaubert pour la rédaction de Madame de Bovary : s’inspirer de la page des faits divers les plus sordides (femmes battues, maris jaloux) publiés par les journaux… Ces derniers, les journaux, firent donc un accueil triomphal à Madame de Montarcy. Laissons leur la parole en explorant cette ressource formidable que constitue les collections numériques Gallica BnF…

Taxile Delord dans Le Charivari du 8 Novembre 1856 écrit « Franchement ce drame n’a pas le sens commun, mais le sens commun n’est nullement indispensable pour réussir au théâtre. La grâce, l’esprit, la poésie, le mouvement y suppléent souvent. Les personnages de M. Bouilhet n’ont ni les mœurs, ni les idées, ni les sentimens, ni le langage de leur époque, ils vivent néanmoins par une certaine passion, par une ardeur particulière qui sont dans l’intelligence du poète lui-même. A l’histoire il n’a pris que des noms, Louis XIV, Mme de Maintenon, d’Aubigné, Maulévrier, la duchesse de Bourgogne, et de ces noms il a fait des personnages à sa guise, marchant un peu à la débandade. Comme un essaim confus d’histrions en voyage [... ]Tout cela n’empêche point le drame de M. Bouilhet d’intéresser par la variété de scènes et des acteurs, d’émouvoir quelquefois par le pathétique des situations et de charmer toujours par l’éclat de la poésie. »

J. Maret-Leriche dans Le Nouvelliste, du 8 Novembre 1856 renchérit: « Avant tout, M. Bouilhet est un poète sérieux, neuf et puissant autant qu’il est peintre passionné quand il s’agit de tracer des caractères, et ceux de Louis XIV, de Mme de Maintenon, de M. et Mme de Montarcy lui font le plus grand honneur en donnant de lui l’idée d’une valeur de premier ordre. Les artistes se sont surpassés ; le style splendide et fort de notre jeune auteur les a portés, mais ils ont eu le mérite de se maintenir dans es hautes régions littéraires. »

Critique excellente dans Le Pays journal de l’Empire du 10 Novembre 1856

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Pour T. Thibout dans L’Éventail : journal des théâtre, de la littérature et des modes du 16 novembre 1856  Il n’y pas de pièce : l’intrigue y est minimale.

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 « Donc, de pièce, presque pas… Mais de littérature, mais de poésie… ventre saint-gris ! C’est autre chose ! Du premier bond, M. Louis Bouilhet se place au faîte de la littérature moderne. — On m’avait bien dit que le poëme de Maelenis du même auteur était un petit chef-d’oeuvre, je l’avais cru, mais auijourd’hui, je crois plus, j’affirme que M. Bouilhet a de l’élégance, de la précision, de la force dans la pensée ; et je le place avant M. Ponsard, comme poëte et comme ciseleur, je devrais dire comme orfèvre de l’esprit. Il y a dans les cinq actes de la Montarcy, quelques centaines de vers tout bonnement admirables ; le reste est pur correct et n’a pas la moindre senteur de l’école du bon sens… Les caractères sont faux, mais leur fausseté est rendue avec tant de vérité, que le public est sous un charme inconnu ; il néglige de fond du drame pour ne s’occuper que de la forme... et ma foi, aura beau crier qui voudra, Madame de Montarcy est un succès immense !.. »

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B. Jouvin dans sa rubrique Théâtres publiée dans Le Figaro du 16 novembre 1856 est beaucoup plus dur que ses collègues dans une critique à la prose très parisienne mais il loue tout de même le poète Bouilhet :

« Poètes, écrivains, journalistes, ont salué, dans un cœur enthousiaste à l’unisson, l’avénement de M. Bouilhet au théâtre. Cette entente cordiale, cette unanimité dans la louange pouvaient à bon droit, paraître suspectes, car, de temps immémorial, parmi les lettrés, on n’admire à l’envi que ceux que l’on peut regarder sans envie, et l’on ne porte en triomphe que les gens qui sont dans l’impossibilité de marcher. Mais que M. Bouilhet se rassure : il est loin d’être un cul-de-jatte, et, d’ailleurs, les jambes sont-elles bien nécessaires à qui a des ailes ? Son succès est mérité, du moins, en partie et il peut ajouter foi, pour la moitié à la grande réputation qu’on lui a faite. En supposant que Madame de Montarcy soit au-dessous de l’éloge un peu tapageur qui lui a été décerné tout d’une voix, en revanche, Meloenis et quelques productions antérieures du poètes n’ont peut-être pas été assez remarquées, et il est raisonnable de voir dans la réussite du drame qu’une tardive compensation accordée au livre. »

Jules Janin dans Le Journal des débats politiques et littéraires du 10 Novembre 1856 publie une longue et belle critique

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À travers ses critiques et ses chroniques de théâtre d’il y a plus de cent-cinquante ans, transparaissent les choix esthétiques et les débats d’idées qui agitaient le monde littéraire en ce milieu du XIXe siècle. En se décidant pour un sujet banal, sans importance (Louis XIV et sa cour) Louis Bouilhet se plaçait dans le courant de « l’art pour l’art » obéissant au cahier des charges que Flaubert s’était donné lui aussi pour écrire Madame Bovary : écrire un roman sur « rien » et travailler le style d’écriture jusqu’à son point d’aboutissement plus esthétique, avoir une ambition poétique et artisitque avant toute chose.

En choisissant la cour de Louis XIV (un sujet qui n’était pas « neutre » pour tout le monde), Louis Bouilhet offrait toutefois le flanc à la critique des partisans de la modernité, ou des anciens « quaranthuitards » favorables aux idées révolutionnaires. Ce fut par exemple le cas de Henri Lefort dans son « Épitre à Louis Bouilhet » (1856):

« Oubliez les palais, les rois, les courtisans 
Pour les hommes du peuple, ouvriers, paysans. 
Montrez-nous ce qui bat d’espoir et de souffrance 
Dans le cœur de ces gueux , le vrai cœur de la France. 

Dans le peuple puisez vos inspirations, 
Dites-nous ses douleurs, ses mœurs, ses passions, 
Ses luttes, ses amours, ses vertus et ses crimes ; 
Vivez dans ce milieu plein de drames sublimes. »

Le drame sublime de « Madame de Montarcy » eut cependant une gloire flamboyante et éphémère, ce qui invite à réfléchir sur les raisons toutes relatives de la réception par le public des œuvres littéraires.

Les représentations de Madame de Montarcy furent un succès critique et un succès public lors de la « rentrée théâtrale » de 1856, une consécration pour son jeune et prometteur auteur Louis Bouilhlet. Aujourd’hui tout le monde (ou presque) a oublié cette pièce… À la publication de Madame Bovary, Gustave Flaubert eut droit à un retentissant procès et aujourd’hui presque tout le monde connaît ce roman…

La gloire littéraire emprunte parfois d’étranges chemins…

Pour en savoir plus sur Madame Bovary et Gustave Flaubert

La Compagnie des auteurs sur France-Culture consacrée à Madame Bovary

Gustave Flaubert, Madame Bovary Michel Lévy 1857 Document Gallica BnF

Pierre Thiry, Le Mystère du pont Gustave-Flaubert, BoD, 2012

Bibliographie à propos de Louis Bouilhet

Albert Ango, Un ami de Flaubert: Louis Bouilhet, sa vie, ses oeuvres (1885) un document Gallica BnF

Étienne Frère, Louis Bouilhet, son milieu, ses hérédités, l’amitié de Flaubert (1908) document Gallica BnF

Henri Lefort En avant! Épitre à Louis Bouilhet Auteur de Mme de Montarcy (1856) une amusante critique versifiée et rimée document Gallica BnF

Quelques oeuvres de Louis Bouilhet

Louis Bouilhet, Meloenis, conte romain (in Revue de Paris) 1851. Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Madame de Montarcy, 2e édition 1856, dans les collections numériques de la bibliothèque de Munich (Allemagne)

Louis Bouilhet, Dernières chansons (avec une préface de M. Gustave Flaubert) 1872 Document Gallica BnF

Louis Bouilhet, Festons et Astragales, Melaenis, Dernières chansons, Lemerre 1891 Document Gallica BnF

 

 

Le prisonnier de la tour de Catherine Laboubée

Le Prisonnier de la tour

J’ai passé, avec ce livre, de très passionnants instants de lecture. J’ai appris, je me suis amusé. Je l’ai lu comme un récit historique mais surtout comme un récit d’aventures.

Robert Courte-Heuse (1051-1134) fils ainé de Guillaume le Conquérant fait partie de ces personnages historiques un peu oubliés qu’on a peut-être croisé à l’école aux hasards d’un cours soporifique mais dont on ne se souvient plus guère. Le grand historien Marc Bloch, dans son ouvrage de référence « La société féodale » ne consacre que quelques mots à ce Robert fils de Guillaume, à peine une ligne, juste un membre de phrase situé après un point-virgule : « Guillaume le Conquérant donna à son fils Robert un clerc pour précepteur. » Catherine Laboubée a réussi l’exploit de faire de la biographie de ce Robert oublié un formidable roman que l’on savoure avec plaisir durant les longues siestes d’été, à l’ombre d’un pommier dans le bocage normand, au bord de la mer à l’ombre d’une voile normande ou sous un éclatant soleil italien à l’ombre d’une cathédrale normande. Dans ce récit d’aventures on voit défiler les images d’un film en technicolore, on voyage de Fécamp à Cardiff en passant par la Palestine, la Turquie et l’Italie. On voit défiler sous nos yeux le débarquement Normand de 1066 sur les côtes d’Angleterre et la bataille d’Hasting (14 Octobre 1066 il y aura 950 ans cette année), la croisade en orient de la fin du XIe siècle, le retour héroïque de Robert qui épouse à Brindisi la resplendissante Sybille de Conversano.

Toutes ces aventures sont écrites dans une langue vivante et virevoltante.

Catherine Laboubée a donné comme titre à son livre « Le Prisonnier de la tour » en hommage à une célèbre chanson de Francis Blanche immortalisée par Edith Piaf https://youtu.be/oN1UQU-O9i4

Mais en lisant la prose de ce récit dont la phrase coule et court comme dans les bons polars qui croustillent, en voyant vivre et combattre ces truculents héros du Moyen Âge c’est étrangement à une autre chanson d’Edith Piaf que j’ai pensé : aux aventures de l’américain « Browning » https://youtu.be/gUC74h6AiaI.

Dans ces formidables luttes entre seigneurs Anglo Normands du XIe siècle on peut en effet déjà voir poindre ces américains peu scrupuleux qui font la gloire des romans de la série noire. Dans ces héros de la première croisade, dans le comportement de certains féodaux, il y a quelque chose du Browning d’Edith Piaf. Ce n’est bien sûr que mon point de vue de lecteur partial et subjectif, je ne peux que vous encourager si vous souhaitez vous faire votre propre point de vue de vous procurer « Le Prisonnier de la tour » de Catherine Laboubée. Vous y découvrirez un sérieux travail historique rempli de questions plutôt que de certitudes: un livre qui ouvre l’appétit de savoir. Marc Bloch rappelait que « le grand juriste anglais Maitland disait qu’un livre d’histoire doit donner faim. Entendez : faim d’apprendre et surtout de chercher. » En lisant « Le Prisonnier de la tour » vous apprendrez beaucoup en vous amusant; le livre refermé vous aurez certainement envie d’en ouvrir une infinité d’autres.

Pour plus d’informations et pour vous procurer le livre consultez le site internet

http://www.catherine-laboubee.fr/Accueil.html

Informations de l’éditeur

Catherine Laboubée, Le Prisonnier de la tour

Editions La Belle Saison.  Prix 20€. Nombre pages 390.

ISBN 9791091323046

Quatrième de couverture

«Le Prisonnier de la Tour n’est autre que Robert de Courte-Heuse (1051-1134) le fils ainé de Guillaume le Conquérant. Quelque peu oublié de l’Histoire, il y a pourtant toute sa place, même si son parcours a souvent été éclipsé par celui de son petit frère Henri 1er Beauclerc, chouchou des chroniqueurs. Sa vie pavée d’embûches et de moments forts, a été marquée par l’aura d’un père omniprésent et peu partageur de son pouvoir, un père qu’on ne peut qu’admirer, mais qui ne laisse aucune place à autrui. C’est dans ce contexte que Robert, prêt à tout pour être digne de lui, tentera de faire ses preuves et se heurtera souvent à cette figure tutélaire.
Duc de Normandie, héros emblématique de la première croisade, Robert traversera bien des épreuves face à la soif de pouvoir de ses frères, et passera les trente dernières années de sa longue vie en prison en Angleterre après la défaite de Tinchebray.
Sa vie est celle d’un «humain» davantage que d’un conquérant, celle d’un diplomate qui se révéla un fier chef de guerre, précurseur dans bien des domaines y compris celui de l’amour courtois, un témoins de l’extraordinaire épopée que fut la conquête de l’Angleterre par les Normands et qui donna toute sa mesure dans la première croisade. Un home qui faisait passer sa vie avant tout, avant les honneurs et le pouvoir, dans un monde peu fait pour lui.»